La Covid offre à la Commission la possibilité d’impliquer le « Citoyen » dans la pérennisation de l’Union.

La Commission Européenne, dirigée par Ursula von der Leyen, s’est révélée déterminée à faire sortir le processus d’intégration de l’ornière institutionnelle où il s’était enlisé depuis le traité de Lisbonne. La signature de l’accord sur le Brexit lui permet de concentrer ses efforts sur ses nouvelles priorités. Ainsi, elle a pris à bras le corps les dossiers de l’environnement, du numérique et, actualité oblige, s’est lancée avec force dans le domaine sanitaire, compétence jusqu’alors réservée aux Pays Membres. Son intervention liée à la pandémie a considérablement renforcé la pertinence de son action, que ce soit face à la crise économique (Plan de relance), à l’interprétation flexible de son mandat de surveillance budgétaire (Pacte de Stabilité et Semestre européen) ou à la nécessité d’une coordination renforcée avec la politique monétaire de la BCE (achats d’obligations de la dette souveraine des PM).

De surcroît, la Commission s’est vue propulsée dans un rôle majeur en matière de mobilité pour éviter que les prérogatives souveraines des PM en matière de contrôle des frontières ne mettent à mal le Marché Unique, aggravant la crise engendrée par la pandémie. C’est aspect est d’autant plus important que l’on peut imputer des arrières pensées souverainistes à ceux qui s’abritent derrière des arguments de santé publique pour promouvoir leurs agendas anti-européens.

La crise a révélé à l’opinion publique le rôle incontournable qu’exerce la Commission, au-delà de son mandat de « Gardienne des Traités », comme point focal de la coordination, seule capable d’organiser et de maintenir une cohérence des mesures prises dans l’ensemble des secteurs affectés par la pandémie et dont la maîtrise échappe aux PM individuels.

S’il est normal que les initiatives de la Commission aient été jusqu’ici principalement sur le mode « réactif », étant donné l’étendue de ses compétences, le caractère imprévisible de la pandémie et la nouveauté du virus concerné, il convient dorénavant d’anticiper les évolutions futures et de gérer au mieux politiquement, les interpénétrations des impératifs sanitaires, économiques, sociaux, légaux et éthiques.

Gagner la confiance de l’opinion publique, souvent malmenée par les décisions prises par les autorités nationales responsables ressenties tantôt comme arbitraires, contradictoires, injustes, discriminatoires, ou encore anticonstitutionnelles, doit être un objectif prioritaire de la Commission. Elle bénéficie d’un préjugé favorable dans sa gestion du Covid et notamment du vaccin, alors que les avis d’experts (vrais ou autoproclamés) se contredisent à longueur de journée sur les plateaux de télévision et que les réseaux sociaux sèment la confusion et propageant des théories complotistes sans aucun fondement. Il n’est dès lors pas surprenant que lorsqu’on y ajoute la défense des intérêts particuliers des Etats Membres, de secteurs économiques, de classes sociales, de communautés, de partis politiques, etc., une gestion rationnelle de la pandémie s’avère particulièrement difficile.

Cette situation offre cependant à l’Union Européenne une opportunité unique de rassembler l’opinion autour de deux sujets (parmi d’autres) qui affectent la grande majorité de la population et ainsi de donner un début de réalité et de contenu palpables au concept de « démos » européen. Il s’agit d’une part de la « liberté de circulation » et d’autre part de « l’épargne ».

Les conséquences des entraves à la circulation des biens et des personnes ont été visuellement illustrées lors de la récente fermeture de la frontière entre le Royaume-Uni et une grande majorité d’autres pays, suite à la résurgence d’une variante très contagieuse du virus de la Covid. Les images de milliers de camions bloqués, de chauffeurs abandonnés au bord de la route, en cette veille de Noël, est un rappel salutaire de l’interdépendance des sociétés et de la relativité de concepts comme celui de la souveraineté. Cet avant-gout,non planifié, du Brexit (même après la signature d’un accord) doit donner à réfléchir.

S’il est vraisemblable que les déplacements internationaux vont rester soumis, dans l’avenir prévisible,  à la production de preuves d’un test Covid négatif récent, l’arrivée du vaccin laisse entrevoir, à terme, qu’une attestation vaccinale s’y substituera. Seul le passage du temps informera de la durée de validité du vaccin et/ou de la nécessité de l’adapter en fonction de mutations (comme pour la grippe saisonnière). Le test devra continuer à être utilisé tant que le vaccin n’est pas disponible sur demande, probablement vers la fin 2021.

Une telle réglementation sera très vraisemblablement imposée par de nombreux pays à travers le monde de telle sorte qu’une mesure semblable, imposée aux frontières de l’UE/Schengen paraît raisonnable au titre de la protection de la population européenne et de la réciprocité. Cela devrait aussi permettre d’éviter de rendre le vaccin formellement obligatoire, sans entraver la liberté de circulation au sein de l’UE.

A l’horizon d’un an, il devrait être possible à la Commission de faire adhérer l’ensemble des 27 PM (+ Pays Schengen) à une telle perspective et d’organiser, en parallèle à la campagne de vaccination qui vient d’être lancée, un vaste programme d’information sur le type de restrictions auxquelles les citoyens récalcitrants seraient susceptibles d’être soumis. La preuve de l’absence d’effets secondaires indésirables d’ici l’entrée en vigueur de ces nouvelles dispositions, devrait faciliter l’adhésion des sceptiques et, couplée aux restrictions envisagées, assurer une couverture vaccinale suffisante pour obtenir l’immunité collective recherchée et permettre une vie adaptée aux leçons tirées de la pandémie.

L’application de la surveillance sanitaire au  niveau de l’UE limiterait les inconvénients personnels, les entraves à la reprise de secteurs économiques entiers, tels le tourisme ou les voyages d’affaires, et le renforcement des contrôles aux seules frontières extérieurs de l’UE. Ces avantages sont de nature à renforcer considérablement la perception des citoyens quant à la contribution positive de l’UE à la qualité de leur vie quotidienne.

Un deuxième volet où l’UE peut apporter une forte valeur ajoutée concerne la protection de l’épargne. La crise économique engendrée par la Covid a fortement impacté ce secteur où les statistiques, basées sur des « moyennes », ont largement occulté les réalités sous-jacentes affectant différents segments de la population. Ainsi, les statistiques font état d’un très léger recul du pouvoir d’achat (malgré un affaissement historique de l’activité économique), expliqué grâce aux interventions gouvernementales massives (temporaires) de support de l’économie financées par l’emprunt. Cela a conforté la situation financière des populations aisées (propriétaires de biens mobiliers et immobiliers) ou protégées (fonctionnaires, retraités) favorisant l’accumulation d’une épargne de précaution supplémentaire ; simultanément cela a précarisé d’avantage les plus faibles qui ont dû puiser dans leurs réserves ou sont tombés dans la pauvreté. Or, sur un plan strictement numérique le nombre de perdants excède largement celui des gagnants, exacerbant les inégalités qui avaient déjà atteint des niveaux insoutenables avant la crise.

Dans un tel contexte, il est à craindre que la crise économique qui se profile ne soit le déclencheur de remous sociaux violents sur lesquels les partis populistes surferont pour promouvoir leurs agendas nationalistes et destructeurs. Ici, une fois encore, l’UE est appelée à jouer un rôle primordiale pour assurer la confiance des citoyens dans leur monnaie – l’Euro. Sur le plan institutionnel, j’ai souvent insisté sur la nécessité de faire adopter l’€ par tous les PM comme un objectif prioritaire pour assurer sa stabilité et pérennité. Mais ici mon propos est de démasquer le danger que font courir aux petits épargnants, ceux qui prônent l’ « annulation de la dette Covid » comme solution miracle au surendettement engendré par la pandémie. 

Dans tous les raisonnements plus farfelus les uns que les autres, les défenseurs de ce trait de plume magique oublient que la contrepartie incontournable de cette opération serait une augmentation de capital de la BCE à due concurrence pour effacer la perte abyssale ainsi créée. De surcroît, les arguments avancés par ses défenseurs font l’impasse sur le fait que la BCE est une institution multilatérale, et qu’aucun membre de l’Eurozone ne peut lui imposer de racheter sa dette sans limites sans provoquer l’effondrement de la confiance dans la monnaie. Seule une répudiation unilatérale de la dette souveraine d’un membre est théoriquement concevable, mais elle engendrerait son incapacité à se (re)financer, entraînerait son exclusion de l’Eurozone et vraisemblablement provoquerait la fin de la Monnaie Unique et de l’UE.

La catastrophe pour le petit épargnant, engendrée par le retour forcé à une « monnaie nationale » soumise aux aléas du contrôle des changes, aux fluctuations de son pouvoir d’achat (externe et interne), doit être évitée à tout prix. Le soutien très majoritaire des populations de 19 pays de l’Eurozone à la Monnaie Unique explique leur réflexe épidermique et leur crainte viscérale d’une « sortie » de l’€.

En adoptant le Plan de relance, l’Union a fait un premier pas vers une solution pérenne du surendettement de certains PM. En mobilisant sa propre capacité de financement – à peine entamée – au profit de ses Membres l’UE pourrait assumer progressivement les budgets nationaux affectés à la défense, à l’environnement, à l’immigration et au contrôle des frontières, aux affaires étrangères, au numérique, etc., permettant aux PM de rétablir dans la durée l’équilibre de leurs propres finances. En conséquence, le financement du budget européen devrait s’appuyer progressivement sur des ressources propres (impôts et taxes communautaires) suffisantes pour financer  ses dépenses, y compris le service de sa dette, au détriment des contributions nationales.

La création d’un exécutif de l’UE faisant le pendant à la BCE, est nécessaire pour mettre fin au déséquilibre institutionnel actuel qui affaiblit considérablement la résilience de l’€ et le pouvoir de l’Union. C’est à cette condition incontournable que la confiance des populations dans l’€ sera définitivement acquise. Alors seulement, il sera possible de comparer les politiques économiques et monétaires de l’UE/ BCE avec celles poursuivies par d’autres émetteurs de monnaies ; on mettra ainsi fin à la promotion de solutions absurdes qui ne tiennent aucun compte des contraintes imposées par le chantier toujours inachevé de la Monnaie Unique.

Conclusion :

La liberté de mouvement et la stabilité monétaire sont deux valeurs fondamentales que seule l’UE peut garantir. Leur mise en cause, dans un contexte géopolitique anxiogène, est de nature à fragiliser la démocratie et la précieuse jouissance des droits de l’homme que l’Union est encore en mesure d’assurer aujourd’hui à ses citoyens. Sous l’impulsion d’un triumvirat de femmes exceptionnelles, Angla Merkel, Christine Lagarde et Ursula von der Leyen, l’UE a la possibilité de faire progresser l’intégration européenne en exploitant les circonstances uniques créées par la crise sanitaire. Il est impératif de ne pas gaspiller cette opportunité de convaincre le citoyen de l’énorme valeur ajoutée de l’Union, de sa capacité de lui garantir l’exercice de ses libertés au quotidien et, à terme, de lui offrir protection et indépendance.

2021 mettra l’Europe devant un choix radical entre : son éclatement inéluctable, conséquence de la poursuite d’une vaine chimère d’indépendance nationale (illustrée par l’ambition britannique de « reprendre le contrôle » de son destin), ou la poursuite volontariste et accélérée de son intégration sous l’ombrelle d’une souveraineté partagée mais réelle, capable de défendre les intérêts et aspirations de son démos tant sur son territoire que sur l’échiquier mondial.