Répondez à cette question

 

 

Dans un encart de la page débats de ce jour, la Libre Belgique publie sous ce titre un extrait du texte « interpellation » du célèbre écrivain John le Carré paru à la Une du Monde du 7/09/06.

 

S’il ne suggère pas directement une réponse claire à la question de savoir si on gagne ou perd la guerre contre le terrorisme lorsqu’on tue cent civils innocents et un terroriste, la question subsidiaire qu’il pose à ceux qui acquiescent à la proposition (si en tuant cent personnes vous provoquez l’émergence de cinq nouveaux terroristes…ne vous êtes vous pas crée l’ennemi que vous méritez ?) suggère clairement qu’il n’y souscrit pas.

 

Ce raisonnement aux apparences cartésiennes me semble un peu court et un exemple typique de simplification exagérément réductrice.

 

En effet, changeons de contexte et répondons aux questions suivantes qui sont pertinentes au débat : Est-ce que le lancement des bombes sur Hiroshima et Nagasaki ont fait des japonais des ennemis irréductibles des Etats-Unis. Est-ce que l’anéantissement de Dresde ou Hambourg par les alliés – ou le blitz allemand sur Londres – a empêché une réconciliation et la création de l’Union Européenne ?

Remontons maintenant dans l’histoire : la Chrétienté n’a-t-elle pas persécuté pendant près de deux mille ans le peuple Juif pour avoir décidé que « la mort d’un seul homme (sous entendu « même innocent ») était un prix acceptable à payer pour le salut du peuple juif ». Ou encore au passage du Livre de la Genèse où Abraham négocie avec Dieu pour éviter l’anéantissement de Sodome sur la base d’un minimum de victimes innocentes qui pourraient s’y trouver.

 

Cette question est donc vieille comme le monde. Avec tout le respect dû à l’écrivain, il faut reconnaître qu’il n’y a pas une réponse unique à la question posée.

 

Par contre, il est indispensable qu’au vu de chaque situation spécifique une analyse sérieuse des risques courus soit faite et qu’en conséquence les dirigeants prennent et assument leurs responsabilités. C’est ce qu’a fait Truman en 1945 et Churchill tout au long de la guerre. Prendre ses responsabilités implique  pouvoir commettre des erreurs et alors, il faut savoir assumer : c’est, me semble-t-il, ce que fait Tony Blair dont la bonne foi ne peut être mise en doute dans sa conviction que le soutien aux Etats-Unis dans la guerre d’Irak était dans l’intérêt de son pays. Aujourd’hui il en tire les conséquences en annonçant son retrait.

 

Notre société est devenue particulièrement frileuse. La soif du pouvoir et des privilèges n’a d’égale que la recherche de la répartition des responsabilités de manière à éviter toute sanction. La propagation de slogans réducteurs tels que le propose John le Carré ne contribue pas à la sérénité du débat.

 

Bruxelles,  le 9 septembre 2006

 

Paul N. Goldschmidt

Directeur, Commission Européenne (e.r.)

 

 

 

 

 

 

 

 

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Point de vue

Interpellation, par John Le Carré

LE MONDE | 06.09.06 | 13h41  •  Mis à jour le 06.09.06 | 13h41


épondez un peu à cette question, je vous prie. Quand vous tuez cent civils innocents et un terroriste, est-ce que vous gagnez ou perdez la guerre contre le terrorisme ? "Ah, me rétorquerez-vous, mais ce terroriste aurait pu tuer deux cents personnes, mille personnes, plus encore !" Se pose alors une autre question : si, en tuant cent personnes innocentes, vous provoquez l'émergence future de cinq nouveaux terroristes et leur procurez une base populaire qui jure de leur fournir aide et soutien, garantissez-vous un avantage aux prochaines générations de vos concitoyens, ou vous êtes-vous créé l'ennemi que vous méritez ?

Le 12 juillet, le chef d'état-major de l'armée israélienne nous a gratifiés d'un aperçu des subtilités de la pensée militaire de son pays. Les opérations militaires prévues au Liban, nous déclara-t-il, "allaient renvoyer ce pays vingt ans en arrière". Eh bien, j'étais là-bas il y a vingt ans, et ce n'était pas joli, joli. Après sa déclaration, le général a tenu sa promesse. J'écris ceci vingt-huit jours exactement après que le Hezbollah a enlevé deux soldats israéliens, pratique militaire assez fort courante que les Israéliens eux-mêmes ne s'interdisent pas.

Au cours de ces vingt-huit jours, neuf cent trente-deux Libanais ont été tués et plus de trois mille blessés. Neuf cent treize mille sont devenus des réfugiés. Le nombre de victimes israéliennes s'élève à quatre-vingt-quatre morts et huit cent soixante-sept blessés. Au cours de la première semaine du conflit, le Hezbollah tirait environ quatre-vingt-dix roquettes par jour sur Israël. Un mois plus tard - en dépit de huit mille sept cents sorties effectuées par les forces aériennes israéliennes sans qu'elles rencontrent la moindre résistance, et qui provoquèrent la paralysie de l'aéroport international de Beyrouth et la destruction de centrales électriques, de dépôts de carburant, de flottilles de pêche, de cent quarante-sept ponts et de soixante-douze axes routiers -, le Hezbollah porta sa moyenne quotidienne de tirs de roquettes à cent soixante-neuf. Et les deux soldats israéliens qui étaient la raison affichée de toute cette agitation ne sont toujours pas rentrés chez eux.

Alors oui, comme nous en avions été avertis, Israël a fait au Liban ce qu'il lui avait fait il y a vingt ans : il a saccagé son infrastructure et infligé une punition collective à une démocratie fragile, multiculturelle et résiliente qui s'efforçait de réconcilier ses différences confessionnelles et de vivre en bonne harmonie avec ses voisins.

Il y a encore un mois à peine, les Etats-Unis faisaient du Liban le modèle de ce que les autres pays du Proche-Orient pourraient devenir. Le Hezbollah, pensait-on avec un optimisme peut-être excessif dans la communauté internationale, allait peu à peu couper ses liens avec la Syrie et l'Iran et se muer en une force politique et non plus purement militaire. Et voilà qu'aujourd'hui l'Arabie entière célèbre cette force armée, la réputation de suprématie militaire dont jouissait Israël est en miettes et l'image dissuasive à laquelle il tenait tant ne dissuade plus personne. Et les Libanais sont devenus les dernières victimes d'une catastrophe globale qui est l'oeuvre de zélotes égarés et ne paraît avoir aucune issue.

© David Cornwell, 2006.
Traduit de l'anglais par Gilles Berton.


John Le Carré est écrivain.

 

Article paru dans l'édition du 07.09.06