Le communiqué franco-allemand préempte le Conseil et la Commission.

L’impasse du Brexit prend trop de place.

J’aurais tant voulu me réjouir, sans arrières pensées, des perspectives que laissent entrevoir le récent sommet Franco-Allemand. En effet, leur entente est un préalable à toute réforme dont l’UE a grand besoin pour assurer sa survie. Il convient de renforcer le soutien d’une opinion publique désabusée à qui on cache que ce sont les Pays Membres (« PM ») et non l’Union qui sont la principale source des faiblesses qui lui sont reprochées.

Hélas, l’annonce d’un « accord historique » lundi soir entre la France et l’Allemagne concernant le financement de la relance économique suite à la pandémie, est une illustration de plus de la tentation des puissants – évoquée dans mon dernier article – d’imposer plutôt que de négocier des solutions, chaque fois que l’occasion se présente.

Au lieu, comme c’était l’usage, de formuler leurs propositions dans une lettre adressée aux Présidents du Conseil et de la Commission sous forme d’une contribution à la réflexion d’ensemble, les deux chefs d’Etat font l’impasse sur le mandat donné à la Commission, chargée de présenter le 27 mai de nouvelles propositions concernant le budget pluriannuel de l’Union.

Or, Ursula von der Leyen avait déjà formulé publiquement certaines pistes de réflexion concernant l’utilisation du budget de l’Union – dont le traité garantit l’équilibre par un engagement individuel et collectif des PM – pour augmenter les ressources disponibles par de la dette dont le produit (€1000 milliards) serait déboursé majoritairement sous forme de financements non- remboursables durant les sept ans couverts par les perspectives financières (2021-28).

En décrétant unilatéralement un montant (€500 milliards) et le recours au budget – comme s’il s’agissait de leur idée – on a assisté à une autopromotion mesquine que les medias français n‘ont pas hésité à caractériser de « victoire politique » de leur Président sur l’Allemagne (les allemands apprécieront) ! On notera aussi la hâte avec laquelle le Ministre des Finances français a vanté le bénéfice que la France devrait en retirer pour le refinancement de son Service de santé, d’Airbus ou encore d’Air France ; cela laisse présager d’un retour aux vieilles querelles thatchériennes autour du « juste retour », au lieu de favoriser le développement d’un mécanisme puissant de « transferts » qui fait cruellement défaut dans la boîte à outils budgétaires.

Alors que le soutien à ces idées  apporté par le couple franco-allemand marque indubitablement un progrès décisif vers une intégration plus profonde de l’Union, la façon cavalière de reléguer au second plan les autres dirigeants pourrait, par contre, en atténuer les effets positifs et en compromettre l’adoption.

Au moment même où il sied de faire appel à toutes les bonnes volontés pour faire progresser l’intégration de l’Union, l’arrogance affichée par le couple franco-allemand est humiliante pour leurs collègues européens et rend suspecte d’hypocrisie certains parmi ceux qui prétendent promouvoir une véritable  « souveraineté européenne ». 

—————————————–

Quant à l’impasse des négociations sur le Brexit, elle ne doit pas perturber les dossiers prioritaires de l’intégration de l’UE et la coordination de la reprise économique. Une récente étude  anglaise (British Foreign Policy Group) fait état d’une chute vertigineuse de la confiance des britanniques, tant vis-à-vis de la Chine que des Etats-Unis, contrastant avec une légère hausse vis-à-vis de l’UE ; cela met gravement en doute la capacité du R.-U. de mettre en œuvre son ambition d’ouverture sur le monde. L’Union ne doit pas hésiter à exploiter cet avantage, dont son interlocuteur n’aurait pas hésité une seconde à profiter, si la situation avait était inversée.

A cet effet, et pour mettre fin aux incertitudes qui freinent, au plus mauvais moment, les décisions d’investissements et de réorganisation de part et d’autre de la Manche, l’UE devrait, lors de la prochaine série de négociations prévue début juin, signifier aux britanniques qu’ils se rallient à leur point de vue, maintes fois exprimée, de ne pas prolonger les négociations au-delà de la date du 31 décembre 2020. L’Union répéterait sa disponibilité en vue de signer un accord dans l’esprit de la « déclaration politique »  conclue en octobre dernier. Il devrait inclure le respect de normes communes ou équivalentes pour éviter une concurrence déloyale (level playing field), la surveillance contrôlable du commerce entre l’Irlande et le Royaume-Uni (dans le respect des accords du Vendredi Saint et de l’intégrité du Marché Unique)  et la pêche – point d’achoppement probablement le moins épineux – où, dans le cadre d’un accord cadre à long terme (réclamé par l’UE), un dispositif d’attribution de quotas annuels (répondant aux exigences britanniques), pourrait être envisagé.

Ce changement dans le mandat de la Commission devrait être ratifié par le prochain Conseil Européen, prenant acte de ce que – l’unanimité étant requise – tout désaccord entre les 27 ne peut que conduire à l’échec des négociations,. Dès lors il y a beaucoup plus à gagner à se focaliser sur une solution claire basée sur l’OMS que de prolonger des discussions où les priorités des deux parties semblent être idéologiquement irréconciliables : le fétiche de la « souveraineté nationale » du côté anglais opposé à la nécessité absolue de préserver les privilèges et les obligations des Membres du Marché Unique, sous peine de désintégration de l’Union.

Malheureusement, dans l’environnement de méfiance ambiant, le comportement du Premier Ministre britannique, avec ses voltefaces successives, rend difficilement envisageable,  de se fier à la parole donnée ou à de vagues promesses de veiller à l’équivalence des standards ; de même, pour arriver à un accord qui tienne compte des intérêts parfois contradictoires des PM, la cohésion des 27 exige – de son côté – un accord dont on a soigneusement mis un point sur chaque « i » !

Conclusion

La pandémie et ses conséquences ont dramatiquement accéléré le calendrier des réformes indispensables de l’Union Européenne. Devant les nouveaux défis économiques, financiers, sociaux et géopolitiques, il n’est pas permis de laisser de vaines querelles politiciennes ou des egos surdimensionnés encombrer un parcours déjà semé de suffisamment d’embûches. Il convient que l’inspiration tirée des milliers de gestes de solidarité, qui se sont révélées pendant la crise sanitaire, prennent résolument le pas sur l’illusion mortifère du chacun pour soi et des compromis douteux avec les valeurs de liberté et la démocratie qui refont surface.