Ce soir, le champagne doit couler à flots au Kremlin où une victoire importante a été remportée. Le résultat inattendu du scrutin français constitue un pas en avant majeur vers l’objectif  de déstabilisation de l’Union Européenne poursuivi par Poutine ; il est de nature à compenser les déceptions engendrées par l’enlisement militaire sur le terrain en Ukraine et à encourager le pouvoir à faire preuve de patience et de résilience face aux sanctions imposés par l’ouest. La saveur de l’ « humiliation » du Président Macron fera, sans doute, l’objet des sarcasmes habituels des politiciens et médias russes. 

Quant aux résultats : il convient de distinguer la composition de la nouvelle Assemblée Nationale et l’analyse du scrutin. En effet, l’Assemblée aura été élue par moins de 40% des inscrits (54% d’abstentions et 7% de votes blancs et nuls). Près de 50% des élus sont eurosceptiques, au moins par le support qu’ils affichent pour certaines politiques incompatibles avec le TUE ou la législation européenne.

Au moment où le consensus devient nécessité, celui-ci paraît inatteignable, tant pèse la probabilité d’une dissolution endéans les 24 mois. Les comportements seront dictés par des considérations essentiellement électoralistes : le Président choisira le moment où l’électorat se fatiguera de l’instabilité et/ou de l’immobilisme. Il cherchera à mobiliser les abstentionnistes dégoutés pour tenter de s’offrir une majorité. L’opposition, par contre, cherchera à empêcher le gouvernement de réaliser un bilan constructif pour imposer une majorité alternative. Le rôle des syndicats, de la rue et des services de maintien de l’ordre sera exploité par toutes les parties prenantes, ce qui risque de  déboucher sur des mouvements sociaux, eux-mêmes aiguillonnés par l’inflation, les peurs géopolitiques etc.

Ces calculs politiciens sont dangereux. Ils constituent une menace particulière pour la cohésion de l’UE à un moment où elle devrait s’imposer, tant il est évident que l’appréhension des diverses crises (financière, économique, climatique, etc.) et le besoin d’énormes capitaux publics et privés (pour la santé, l’éducation, la défense, la sécurité des approvisionnements, la transition énergétique, etc.), ne peuvent se concevoir que sur le modèle mutualisé du « Plan de Relance » post Covid.

Quant à comprendre le taux élevé de l’abstention à ces élections : une des explications les plus convaincantes repose sur le constat que les élus se trouvent bridés dans leur action par la primauté de la législation communautaire sur le droit national. Les « souverainistes » eux y trouvent la justification de leur euroscepticisme qui, par construction, conduit au démantèlement de l’UE ; les « europhiles » eux y voient la nécessité d’une intégration plus poussée comme seule réponse aux défis insolubles au plan national qui, de leur côté, par construction, imposent une révision profonde des traités. Le démantèlement serait catastrophique, la révision des traités semble chimérique !

Au plan géopolitique, il est clair que seule une Union intégrée, parlant d’une seule voix, peut assurer à terme la protection des intérêts de la grande majorité de ses citoyens. Pour s’en convaincre, il suffit de considérer la capacité individuelle de défense des PM. Sans l’UE, chaque pays resterait sous la domination sans partage des Etats-Unis (dont les bienfaits depuis 1945 sont incontestables vu le bien-être des PM, comparé à celui de la grande majorité des Nations). S’y soumettre, même volontairement, dans le cadre de l’OTAN, ferait néanmoins courir à chaque Etat européen redevenu « souverain » le risque non négligeable d’un retrait unilatéral du parapluie américain auquel ils tous sont suspendus.

Cette accoutumance a induit la satisfaction inconsidérée de besoins, bénéfiques certes (protection sociale), mais qui a absorbé des ressources privant la défense, mais aussi  d’autres domaines clés, de moyens financiers importants. L’absence de protection américaine mettra en évidence la vulnérabilité politique et militaire de chaque pays, faisant prendre conscience aux populations, engoncées dans leur confort, les risques que leur font courir les partis souverainistes et populistes.

En confrontant les propositions de la gauche et de la droite nationalistes françaises, on peut se demander pourquoi ces dernières sont prêtes à accepter les contradictions qui consistent à sacrifier leur souveraineté militaire aux Etats-Unis et à accepter la « vassalisation » inévitable de leurs nouvelles monnaies nationales au dollar. La seule explication plausible réside dans leur soif du pouvoir qu’ils ne peuvent accaparer qu’au niveau national en bernant l’électeur, viscéralement attaché à l’OTAN et à l’€; s’y maintenir ensuite, conduit très vraisemblablement à de dérives autoritaires sinon totalitaires.

Le Président Macron a évoqué récemment une réalité : « nous devons transformer notre économie en économie de guerre ». Cette analyse, oh combien pertinente, trouve peu de résonnance auprès du public dont la connaissance d’un « état de guerre » est le plus souvent limitée aux films et aux nouvelles télévisées; de surcroît, l’explosion des inégalités rend le partage des sacrifices plus compliqué à gérer. Déjà, ne fut ce que la mention de restrictions suscitent des réserves sur la continuation du soutien à l’Ukraine alors que ce pays défend nos valeurs et notre liberté ; quel que soit le coût des sacrifices qui seront demandés, ils seront infiniment moindres que ceux qui découleront à terme du repli sur soi.

Le résultat catastrophique des élections aura des conséquences visibles rapidement : un premier test sera l’impact dès les prochains jours sur le marché obligataire où l’appétit pour la dette souveraine française pourrait être testé. Cela risque d’augmenter la résistance à la mise en place du nouvel instrument de stabilisation étudié par la BCE, s’il apparaissait qu’il serve non pas à lisser des mouvements spéculatifs injustifiés mais plutôt à contrer l’impact de déficits budgétaires non maîtrisés.

Le deuxième test viendra encore cette semaine lors du vote au Conseil Européen sur l’attribution à l’Ukraine du statut de « Candidat » à l’adhésion à l’UE. La position affaiblie du Président français pourrait inciter un ou plusieurs Pays Membres à exprimer leurs réserves, empêchant le vote à l’unanimité requis et débouchant sur l’habituel report de la décision. Cela constituerait une atteinte terrible au moral de l’héroïque peuple ukrainien. Il faut espérer que la présidence française du Conseil Européen ne se termine pas avec cette humiliation supplémentaire ! Ce serait une preuve de plus de l’impuissance de l’UE et du caractère superficiel de l’ « unité » retrouvée au lendemain de l’agression russe.

Sans avoir la capacité de prévoir l’avenir, il paraît néanmoins vraisemblable que l’Union Européenne puisse subir un sort comparable à celui de l’empire romain dont la décadence, s’est étalée sur plusieurs siècles ; dans le cas de l’Europe, cela se passerait beaucoup plus rapidement. Ne laissons pas à Poutine, qui emploie toutes les ressources du « faible contre le fort », la faculté d’assouvir ses ambitions en le laissant récolter les fruits de nos propres égoïsmes. Assurons-nous, qu’à l’échelle de l’Union, nous puissions tirer toutes les conséquences de ces élections désastreuses législatives françaises.

Bruxelles, le 20 juin, 2022