Seul un objectif partagé permettra d’assurer la cohésion des pays démocratiques et de susciter un esprit constructif mobilisateur.

Les récentes nouvelles politiques, militaires, économiques ou climatiques sont de nature à exacerber le niveau déjà élevé de l’anxiété de la population qui ressent intuitivement que la déclaration du Président Macron, annonciateur de « la fin de l’abondance », marque un tournant décisif dans l’appréhension de notre avenir commun.

Le plus grand risque serait de laisser la peur et le repli sur soi dominer notre attitude face aux défis qui se profilent. En effet, loin d’apporter une réponse, de telles postures ne feraient qu’aggraver et accélérer le caractère auto réalisateur de ces anticipations. La seule force capable d’affronter les difficultés est l’unité, que ce soit celle du monde occidental en général ou de l’Union Européenne en particulier.

Ainsi, si le débat démocratique est un lieu par excellence où des opinions contradictoires doivent pouvoir s’exprimer (à l’inverse du carcan idéologique imposé par les autocraties), cela ne doit pas être le prétexte à l’inaction et à l’immobilisme ; au contraire, il doit permettre de dégager un consensus permettant une réponse constructive bénéficiant du support de l’ensemble des forces vives qui y adhèrent révélant clairement la hiérarchie des priorités.

C’est pourquoi le débat concernant le conflit ukrainien ne doit pas être dévoyé par des considérations secondaires qui atténueraient les enjeux planétaires qu’il a suscités. En effet, les Ukrainiens versent non seulement leur sang pour avoir le droit d’exister mais, ce faisant, ils défendent les valeurs de notre propre civilisation qui sont sévèrement attaquées de toute part. A ce jour c’est l’Ukraine qui a subi le poids principal des souffrances et destructions engendrées par le conflit ; dans une moindre mesure des populations démunies autour du globe sont exposées à la famine ; néanmoins, quel que soit le montant de l’aide matériel fourni pas l’Occident, son coût ne peut pas être mesuré à l’aune des privations dues à la guerre que les Ukrainiens mènent aussi en notre nom.

En particulier, le débat sur les sanctions contre la Russie ne peut être pollué par des arguments relatifs aux conséquences plus ou moins pénibles qu’elles peuvent engendrer pour ceux qui les appliquent. En effet, pour envisager leur levée, il faudrait d’abord anticiper les réponses à une série de question liées entre-elles. On peut citer notamment :

  • A quoi servirait une levée des sanctions ? Induirait-elle un retour au statu quo ex-ante ? Cela semble impensable dans la mesure où toute nation « souveraine» voudra s’affranchir d’une dépendance excessive à ses fournisseurs, quels qu’ils soient. Que proposent les chantres de leur abolition ?
  • La diversification des sources d’approvisionnement et la recherche d’autonomie ne peut s’envisager qu’à l’échelle de l’UE ; cela implique son renforcement urgent et non son éclatement  dont une victoire russe en Ukraine serait l’annonce emblématique et vraisemblablement irréversible.
  • Il est impératif à ce propos que le régime des sanctions soit décidé à la majorité qualifiée et ne souffre d’aucune exception. La contrepartie de cette uniformité d’application doit être le renforcement de la solidarité à l’intérieur même de l’Union, pour évacuer les polémiques qui se déploient dans les médias concernant l’appui réciproque éventuel à fournir par les Etats Membres.
  • Concernant l’évaluation de l’efficacité ainsi que des conséquences des sanctions, il convient de distinguer la part qui revient au mécanisme lui-même et celle résultant d’autres causes qui ne disparaitraient pas avec leur levée. Ainsi les sanctions impactent directement le prix de l’énergie mais ne constituent qu’un des multiples facteurs qui affectent, par exemple, l’« inflation » et donc le « pouvoir d’achat ».

Un autre débat, intimement lié à celui des sanctions, concerne la fin de la guerre et les conditions d’une cessation pérenne des hostilités. Si la paix doit être l’objectif prioritaire, celle-ci doit tenir compte des causes et des responsabilités du conflit, de la réalité de la situation sur le terrain (occupation), du rapport des forces en présence, des dommages causés mais aussi, du moral des troupes et des populations civiles, de la situation  politique dans les pays belligérants et dans celui de leurs soutiens extérieurs.

Les déséquilibres fondamentaux qui caractérisent les parties en présence rendent aujourd’hui aléatoire tout espérance d’une paix négociée allant au-delà d’une suspension temporaire des hostilités (la préservation de vies humaines étant toujours un objectif noble et désirable). Tout d’abord, c’est malgré l’insistance de l’URSS sur la qualité de l’Ukraine en tant que Membre à part entière de l’ONU en 1945 et la reconnaissance de son indépendance en 1991, que Poutine remet en cause son droit à l’existence. Cela rend de facto toute négociation impossible.  Ensuite, l’équilibre militaire est faussé par l’opposition entre deux forces conventionnelles qui se neutralisent (grâce au soutien logistique de l’Occident aux Ukrainiens) mais où seule la partie russe dispose d’un arsenal nucléaire pléthorique lui conférant une arme de chantage semant la peur au niveau mondial.

Devant cette configuration, le soutien indéfectible à l’Ukraine de l’Occident (qui dispose d’un arsenal nucléaire similaire) est le seul rempart empêchant la Russie d’atteindre son premier objectif : l’anéantissement de l’Ukraine. Tout compromis se solderait à terme par un éclatement du monde démocratique et notamment de l’UE, deuxième objectif déclaré de Poutine. Cela rendrait caduque l’efficacité de l’engagement des 3 puissances nucléaires (Etats-Unis, France, Grande Bretagne) à préserver l’intégrité des 27 pays soi-disant redevenus « souverains » et des autres membres de l’OTAN ; cela ouvrirait, par une subversion progressive», la voie à l’imposition hégémonique de l’imperium moscovite en Europe.  

Le désarroi compréhensible de la population, face aux menaces répétées d’un recours à l’arme nucléaire par Poutine, a été très considérablement aggravé récemment par l’intégration de la problématique liée aux risques des installations nucléaires civiles (Zaporijjia) devenues l’objet d’une militarisation dangereuse et condamnable. Le monde doit prendre conscience qu’une solution limitée au seul conflit Russo-Ukrainien ne suffit plus pour déboucher sur une véritable paix dans le monde : de nouveaux accords multilatéraux doivent être négociés dans l’urgence pour sécuriser ce droit fondamental qu’est « le droit à la vie ».

Ce même impératif s’impose lorsqu’on considère aujourd’hui la façon dont toutes les crises s’interpénètrent et interagissent : ainsi la guerre en Ukraine a exacerbé la crise énergétique (approvisionnements en gaz…) ; elle-même influe sur le climat (recours au charbon…) qui à son tour  crée des pénuries (eau produits agricoles) ; ces dernières impactent le pouvoir d’achat et l’inflation dont les ravages s’étendent à toute l’économie au travers des marchés financiers (hausse des taux d’intérêts – impact sur l’immobilier…) et notamment celui des changes (manipulation artificielle du rouble, déséquilibres croissants entre membres de l’Eurozone menaçant la stabilité de l’€…) ; le climat impactera également les flux migratoires, la santé, le niveau des océans, etc., qui à leur tour seront sources de conflits et ainsi de suite.

Conclusion

Devant ce constat anxiogène une réaction coordonnée s’impose dans une direction où le bien commun devra l’emporter sur les intérêts particuliers. Deux systèmes, très imparfaits, de gouvernance s’affrontent lesquels, peu importe le vainqueur, devront subir de profondes évolutions pour tenter de répondre aux besoins nécessaires à la survie de l’humanité.

Le modèle autocratique incarné par la Chine, la Russie, etc., et représentant une majorité significative de la population mondiale, ne semble pas avoir la capacité de répondre aux défis politique, économiques, culturels, philosophiques qui participent tous ensemble au savoir-vivre en société. En effet, ces régimes cherchent avant tout à se maintenir favorisant la minorité au pouvoir au détriment de la majorité dont les libertés se trouvent progressivement contraintes.

Le modèle social-démocrate représenté par l’Occident industriel et autres pays développés est loin d’apporter les solutions qui éviteraient des transformations considérables dans leur gouvernance actuelle. Il y a une nécessité d’accepter l’introduction d’une culture de la « sobriété » pour limiter les effets nocifs d’une consommation débridée et l’accumulation illimitée des richesses. Cependant, c’est précisément à partir du socle de ses valeurs, de sa prospérité, et de sa capacité d’innovation que peuvent s’entrevoir les réformes profondes nécessaires à la transformation du monde pour autant que l’Homme veuille se donner les moyens d’échapper à la destruction inévitable de son espèce.

Concrètement, dans un premier temps, l’Occident doit se rallier fermement sous la protection et le leadership américain dont le soutien exemplaire apporté à l’Ukraine, victime d’une agression impérialiste non provoquée, doit rassurer ses partenaires malgré les débâcles du Vietnam de l’Irak, de la Somalie et de l’Afghanistan ainsi que les menaces de déstabilisation interne de la démocratie américaine auxquelles il convient d’opposer un front uni.

Dans la poursuite de ces objectifs l’Occident ne doit pas hésiter à déployer l’ensemble de ses atouts, notamment sa richesse, sa force militaire, l’hégémonie exercée par le $ et sa domination incontestable des marchés financiers.  Loin d’être passive, l’UE (et chacun de ses Membres) doit accélérer rapidement sa contribution à cet effort collectif pour équilibrer le poids excessif actuel exercé par les Etats-Unis et à terme, jouer le rôle de premier plan qui lui revient dans la conduite partagée des affaires du monde.

A aucun moment, cependant, sous peine de d’échouer, l’Occident ne peut perdre de vue que lui aussi doit évoluer en vue d’établir un monde plus solidaire, plus juste et tout simplement plus vivable !