Ce débat, par politiciens, intellectuels, journalistes et autorités de toutes sortes interposés, agite l’opinion publique et oppose tant des positions philosophiques/morales que des intérêts partisans. Il se limite le plus souvent à l’énonciation d’un objectif d’apparence obvie, dont la réalisation justifie dès lors tous les moyens mobilisés.

Ainsi, l’objectif unanimement partagé du « rétablissement de la paix » paraît s’imposer quel qu’en soit le coût, dans la mesure où elle vise mettre fin aux pertes de vies humaines, tant civiles que militaires, aux destructions massives de biens et à des exactions et crimes de guerre inacceptables.

Réaliser cet objectif permet de préconiser des compromis qui pour les uns relèvent d’un pragmatisme de bon aloi, quelles que soient les sacrifices qu’elles imposent aux parties, alors que pour d’autres, il y a des lignes rouges que seuls les protagonistes peuvent décider de transgresser. Les parties tierces au conflit demeurent évidemment libres d’apporter leur soutien à l’une ou l’autre solution en fonction de leurs intérêts, qu’ils soient politiques, économiques ou moraux.

Pourtant, si la question posée ne souffre en apparence aucune discussion – l’expression « provocation » contenant en elle-même un objet condamnable dans l’absolu – c’est la question elle-même qui est mal énoncée. En effet, on peut se demander en quoi la « provocation », constituée en l’espèce par l’agresseur peut être ignorée alors que le rétablissement de l’agressé dans ses droits (tels que reconnus par le droit international) constituerait une menace quelconque au le rétablissement de la paix. A ce prix, l’insistance sur l’abstention de provocation se transforme en une incitation à une capitulation inacceptable.

En réalité, il faut reconnaître que ceux qui recommandent de ne pas provoquer Poutine, veulent avant tout éviter une extension du conflit qui impliquerait un risque pour leurs propres intérêts vitaux. C’est cette politique d’apaisement, qui rappelle – dans des circonstances très différentes – celle des années 1930, qu’il faut à tout prix combattre pour éviter que le prix à payer pour rétablir un avenir apaisé et démocratique sur le continent européen ne devienne exorbitant.

Résister maintenant est d’autant plus évident que les évènements sur le front militaire en Ukraine relativisent très considérablement la portée de la menace d’une extension du conflit (hors chantage nucléaire qu’il convient d’ignorer) ; au contraire l’extension prévue de l’OTAN pour inclure la Finlande et la Suède renforce non seulement le nombre des partenaires de l’Alliance, mais surtout renforce sa capacité défensive.

Eviter de « provoquer » Poutine est une excuse pour ne pas mettre en œuvre une série de réformes difficiles qui sont incontournables et que des compromis lâches imposés aux ukrainiens ne feraient que retarder au détriment de nos propres intérêts et notre sécurité. Il s’agit entre autres du réarmement des forces militaires des pays de l’OTAN, du parachèvement de l’Union Economique et Monétaire pour asseoir définitivement la pérennité de la Monnaie Unique et de l’accélération de l’intégration européenne par une réforme en profondeur des traités, pour tenir compte des blocages institutionnels (unanimité) résultant des élargissements passés et à venir.

La concomitance de la guerre en Ukraine avec d’autres crises avérées ou potentielles (climatique, sanitaire, alimentaire, migratoire, inflationniste, financière, d’approvisionnements, du terrorisme, etc.) offre une opportunité à Poutine de tabler sur l’effondrement de l’unité de l’occident qu’il a, contre toute attente, provisoirement renforcé. C’est là certainement son but premier qui n’est atteignable que par une désintégration interne de l’UE ; il incombe exclusivement à ses Pays membres  de s’y opposer : seule une Union solidaire et pleinement responsable de son propre avenir peut espérer – dans un partenariat équilibré avec les Etats-Unis – contribuer avec l’ensemble du monde occidental (et assimilé) à défendre les intérêts et les valeurs de ses citoyens. Sans quoi, ils seront in fine submergés par un monde dont la majorité de la population ne partage ni les bienfaits du développement ni les richesses ni surtout les libertés.

De ce qui précède il devient clair que l’absence de provocation de Poutine ne conduira pas à la solution du problème ukrainien, mais ne fera que repousser l’échéance d’une confrontation de plus en plus coûteuse. Feu le Grand Rabin du Royaume-Uni, Lord Jonathan Sacks, a parfaitement identifié les paramètres du dilemme posé, dans son allocution en août 2000 devant le sommet mondial des dirigeants religieux et spirituels à l’ONU. Il se réfère à une réponse rabbinique, remontant à 20 siècles, à la question « Qui est fort ? Qui est un héros ?». Au lieu de la réponse évidente : « celui qui vainc ses ennemis » les rabbins proposaient : « Celui qui transforme un ennemi en ami ! ». C’est clairement difficile à mettre en pratique mais oh combien plus efficace pour toutes les parties concernées. (https://www.rabbisacks.org/archive/forgiveness-and-reconciliation-address-to-the-millennium-peace-summit-at-the-united-nations/). Une réflexion en profondeur sur ce texte et ses implications permettrait un débat qui dépasserait de très loin les recettes et jugements superficiels qui circulent.

En conclusion, il ne fait aucun doute qu’il faut éviter toute « provocation » mais dans le cadre d’un différend spécifique, ce principe doit s’appliquer aux deux parties sinon il perd toute signification. Le chemin proposé par le Rabbin Sacks semble offrir une alternative dont la Russie et l’Ukraine (et les autres acteurs) devraient s’inspirer. Alors seulement pourrait renaître l’espoir d’une paix entre ces deux nations qui partagent une histoire turbulente et entremêlée au cours des siècles et permettrait, malgré les profondes blessures infligées, l’épanouissement de leurs Etats-Nations respectifs selon des choix librement assumés.

Bruxelles, le 23 mai,  2022