Attendre que Poutine en prenne l’initiative ôterait à son arrêt son caractère de sanction.

L’Union Européenne se déchire sur la question d’arrêter les importations de gaz et de pétrole de Russie. Elle assume ainsi, sans état d’âme, l’opprobre du financement de l’effort de guerre russe au détriment de considérations humanitaires impératives, relayées par le spectacle insoutenable des exactions et souffrances endurées par les ukrainiens. Cette posture inique est justifiée par la nécessité de maintenir « l’unité » fragile, à peine retrouvée des 27 ; or c’est précisément ce qui va définitivement la détruire.

L’argumentaire qui veut que la suspension des achats d’hydrocarbures se fera « aussitôt que possible » est un sommet d’hypocrisie rarement atteint et rappelle cette sentence du Christ (Mat.8, 21-22) :

Un autre, parmi les disciples, lui dit : « Seigneur, permets-moi d’aller d’abord enterrer mon père. » Mais Jésus lui répondit : « Suis-moi et laisse les morts enterrer leurs morts. ».

En effet, si l’initiative de la suspension était prise par Putin, l’UE devrait – quoi qu’il en coûte – s’accommoder des inconvénients. Evidemment, les politiques auraient alors l’alibi de ne pas être responsables des sacrifices imposés à leur population. Or, il est vraisemblable que les citoyens, approuveraient très majoritairement la suspension unilatérale des importations pour des raisons morales profondément ancrées. Ils sont dégoutés par l’ampleur des exactions qui augmentent journellement: bombardement d’une gare bondée en plein jour (30 morts – 110 blessés) alors que sa destruction de nuit eut été une cible « militaire » (dans le cadre d’une guerre criminelle).

Si, par contre, les sacrifices sont imposés par la Russie, la population risque de blâmer l’UE et certains des Pays Membres, pour leur manque de prévoyance et d’en rechercher les responsables. C’est ainsi que les deux précédents Chanceliers allemands se voient  déjà cloués au pilori et que l’ « Europe » a bon dos pour avoir traîné sur sa stratégie énergétique.

Il sera particulièrement intéressant de constater l’impact de ces évènements sur les élections françaises.

Dans un premier temps, l’opinion a plébiscité l’action du Président de la République. Plus récemment, l’opinion a relativisé la problématique ukrainienne, accordant plus d’importance à son impact sur le pouvoir d’achat qu’à ses implications géopolitiques. Ainsi peut s’expliquer, malgré une proximité de longue date avec le maître du Kremlin, la percée remarquée de Marine Le Pen dans les sondages à la veille du premier tour des élections.

Même si cela demeure une faible probabilité, une victoire de l’extrême droite en France ne peut plus être exclue. Le suspense se prolongera au moins jusqu’aux élections législatives en juin dont le résultat est de nature à contester le mandat du Président (en cas de reconduction) de poursuivre son programme européen. Venant dans la foulée de la victoire – avec une majorité élargie – de Victor Orban en Hongrie, il y a tout lieu de se préoccuper de la possibilité de maintenir et au-delà d’approfondir la cohésion entre les Pays Membres de l’Union.

Il est impératif de donner un coup d’arrêt net aux ambitions impérialistes affichées du Kremlin. Au-delà d’une annexion de l’Ukraine par paliers successifs initiée en 2014, l’objectif avoué de Putin est le démantèlement de l’UE. Ce n’est pas par la force militaire, qu’il n’a manifestement pas (sauf utilisation suicidaire de l’arme nucléaire), qu’il y parviendra ; par contre, avec l’appui de partis extrémistes qui sont déjà – ou aspirent – au pouvoir au sein des 27, cette prétention est tout à fait réaliste. L’approfondissement de l’UE avec une politique de défense commune, une monnaie unique, une politique étrangère et d’immigration commune etc., est la seule réponse plausible aux visées de Poutine. Alors que pendant un bref moment, les partisans d’une « Europe-Puissance » (dont je suis) ont pu se réjouir des progrès qui se dessinaient en réaction à la crise ukrainienne, la résurgence des intérêts nationaux fait déjà douter de la capacité de l’Union à se doter des moyens de protéger efficacement ses citoyens.

L’OTAN devra sous peu répondre à la demande d’une adhésion d’urgence de la Finlande. Une réponse positive est indispensable quels que soient les cris de putois de ceux qui y verraient la justification des récriminations russes. Il ne faut pas abandonner les finlandais (membres de l’UE) au sort réservé aux ukrainiens en 2008 quand la France et l’Allemagne ont mis leur veto à leur adhésion et dont nous constatons aujourd’hui les conséquences.

C’est pourquoi il convient de faire preuve de fermeté en imposant immédiatement l’embargo sur le gaz et le pétrole. Le prix à payer sera dérisoire en comparaison de celui déjà payé par les ukrainiens et celui d’une prolongation des hostilités que l’Union aura contribué à financer. Sans l’ignorer, il ne faut pas se laisser paralyser par la crainte d’une guerre nucléaire et confronter Putin qui a déjà démontré son indifférence à la souffrance humaine. Il a laissé savoir qu’il aurait utilisé l’arme nucléaire si cela c’était avéré nécessaire pour annexer la Crimée. Toute faiblesse de l’Union est un pas vers son démantèlement et la fin du rêve européen de paix, de démocratie  et de prospérité.

Nos valeurs, issues de la civilisation européenne, que nous avons érigées prématurément en « valeurs universelles » sont de plus en plus contestées, comme le démontre le vote d’exclusion de la Russie du Comité des Droits de l’Homme de l’ONU acquis à une majorité dérisoire ! Notre exemplarité dans l’application de nos propres standards, que ce soit la lutte contre les inégalités, le terrorisme, la corruption, etc., ou encore la valorisation de la solidarité, du respect des droits de l’homme, ou de la démocratie, sera l’étalon utilisé pour asseoir –ou non – notre rayonnement dans le monde.