Il est temps de penser “autrement”!

 

Le spectacle désolant du blocage des négociations sur les conditions du départ de la Grande-Bretagne de l’Union Européenne engendre un cercle vicieux de scénarios dont celui d’une issue désastreuse est en voie de devenir une hypothèse auto-réalisatrice.

Chaque jour qui passe, la perspective d’une sortie « sans accord » se renforce. Dans l’exercice futile de trouver un « coupable », certains regrettent l’« intransigeance » de l’Union dans son refus de discuter prématurément de sa future relation avec le Royaume-Uni ; ce refus est cependant d’autant plus rationnel que les incohérences du gouvernement britannique s’aggravent tant quant à sa capacité de formuler des propositions sur les conditions du divorce et sur ses objectifs ultérieurs qu’à donner l’assurance nécessaire de les faire avaliser.

Dans ces conditions, il n’est pas surprenant que l’Union veuille s’assurer que d’autres dossiers jugés prioritaires, tels la réforme de l’Union et/ou de l’Eurozone, ne soient pas contaminés ou retardés par des négociations aléatoires sur le Brexit.

Du côté britannique, l’autorité du Premier Ministre, secouée par un revers électoral, contestée par les dissensions internes au sein du gouvernement et de son parti et affaiblie par des allégations de conduites personnelles inappropriées touchant l’ensemble de la classe politique, entrave gravement la capacité de ses représentants à Bruxelles à œuvrer de façon constructive.

En principe toutes les options restent envisageables :

– Une sortie « sans accord » le 29 mars 2019.
– Un accord de libre-échange « ALE » (impliquant une extension du délai de négociation, prévu par l’Art. 50 avec l’accord unanime des 27 et aussi celui du Parlement Européen).
– Un accord sur le modèle Norvégien (maintien du Royaume-Uni dans le marché Unique et l’Union douanière).
– Le maintien du R.U. au sein de l’UE (sous réserve de l’accord unanime des 27 et du PE et certainement assorti de conditions).

Chacune de ces options entraînent des contraintes qui ne sont pas négociables :

– La sortie « sans accord » nécessitera de régler le « contentieux » financier dont l’existence a été reconnue par le Premier Ministre dans son discours de Florence. Il faudra également négocier l’ajustement d’une série d’accords (aviation, pêche, Euratom, OMC, etc.,) pour permettre une poursuite fluide des échanges avec l’UE.
– La négociation d’un ALE imposera des restrictions qui spécifieront les différences entre les privilèges réservés aux membres du marché unique et de l’union douanière et les droits du pays contractant, sous peine de risquer l’affaiblissement de la cohésion de l’UE. L’instauration d’une frontière « dure » sera très vraisemblablement requise.
– Un accord sur le modèle norvégien impliquera l’acceptation passive des règles du marché unique (y compris les 4 libertés de mouvement), une contribution au budget de l’UE et la reconnaissance de la compétence de la Cour de Justice Européenne.
– Le maintien au sein de l’UE exigera fort probablement l’abandon du rabais budgétaire et des autres « opt-out » y compris celui de demeurer en-dehors de l’UEM.

Avant donc de s’engager dans la discussion, il convient que le R.U. choisisse clairement l’option qu’il compte poursuivre, en pleine connaissance des contraintes que chacune est susceptible d’imposer, sachant que par défaut, c’est la sortie « sans accord » qui prévaudra. C’est cette décision cruciale qu’attendent les 27 et il est vain de faire croire qu’il incombe à l’UE de débloquer l’impasse actuelle.

Le plus gros obstacle est incontestablement du côté britannique où l’opinion publique, les partis politiques, les médias et le gouvernement sont profondément divisés. Faute de consensus, le scénario d’une crise politique majeure au Royaume-Uni a de plus en plus de chances de se concrétiser, entraînant la chute du gouvernement et de nouvelles élections. Dès lors, la situation concernant le Brexit se double du spectre de voir le parti travailliste revenir au pouvoir, dominé par son aile gauche aux relents marxistes, perspective qui effraye la majorité de l’opinion mais dont la probabilité augmente face aux déchirements du parti Conservateur.

Si cette éventualité prévalait, faute d’une prise en main ferme et rapide du parti Conservateur – scénario peu probable face au dogmatisme et aux egos des protagonistes – les négociations sur le Brexit seraient immanquablement suspendues, au moins jusqu’à la formation d’un nouveau gouvernement. Devant les nouvelles incertitudes ainsi crées, il faut craindre l’accélération des mesures d’ajustement à la probabilité d’un Brexit « sans accord ». Cela entraînera des effets pervers non seulement sur l’économie, la monnaie, l’emploi, etc., mais affaiblira encore davantage le poids du Royaume-Uni sur la scène mondiale. A ce sujet, la position exprimée par 50 institutions bancaires américaines devrait servir d’avertissement!

Malgré cette analyse, que d’aucuns jugeront exagérément pessimiste, une issue positive serait néanmoins possible mais elle nécessite de l’imagination et une volonté politique sans faille : se basant sur une majorité qui existerait au sein du Parlement en faveur du maintien du R.U. dans l’Union, il serait envisageable de former, sur les décombres des partis conservateurs et travaillistes, un nouveau parti pro-européen (avec l’appui des libéraux démocrates) qui se présenterait avec cet objectif aux élections qu’il serait en mesure de provoquer.

Le Président Macron a réussi ce pari audacieux en France renversant une majorité de citoyens eurosceptiques et/ou souverainistes et mettant à genoux successivement le parti Socialiste puis celui des Républicains. Les conditions sont peut-être réunies pour tenter quelque chose de semblable au Royaume-Uni afin d’offrir une alternative positive à l’électeur et surtout à la jeunesse au lieu d’un choix entre deux partis largement discrédités et à bout de souffle. Dans le contexte britannique, l’initiative du renouveau émanerait du Parlement lui-même (au lieu de la société civile en France), ce qui assurerait sa capacité de continuer à faire fonctionner les institutions à ce moment charnière de son histoire.