« Liberté – Egalité – Fraternité » : cette inscription emblématique orne le fronton de toutes les Mairies de France et affiche les nouvelles valeurs dont le pays s’est dotée au soir de sa grande révolution. Depuis elle a entreprit avec un succès incontestable de les projeter universellement. Si cette juxtaposition forme un ensemble d’apparence cohérente, ses termes expriment pourtant des concepts qui appartiennent à des catégories complémentaires, mais certainement pas équivalentes.

La « Liberté » peut se classifier comme « un droit de l’homme », limitée par la liberté des autres.
L’ « Egalité » est une aspiration vers laquelle on peut tendre mais qui n’est jamais accessible.
La « Fraternité » est un sentiment d’application volontariste visant à réduire les inégalités.

Le pacte social implicite à l’adoption de cette devise repose sur une interaction et le maintien d’un équilibre entre ses composantes qui sont appelés à s’adapter dans le temps, reflétant des évolutions naturelles (climat), sociales (mœurs) ou scientifiques (innovations), etc. C’est au « politique » que revient la tâche de gérer ces changements et de proposer des normes, des règlements, des lois ou encore des traités, dans le cadre duquel ces adaptations évoluent continuellement.

Cet équilibre est fragile: la Liberté est fréquemment entravée par des régimes totalitaires ; la Fraternité est régulièrement confrontée au « chacun pour soi » au niveau individuel (fraude fiscale) ou national (America First). L’Egalité étant illusoire, les Inégalités sont largement admises comme inévitables. C’est la perception de l’exacerbation des inégalités qui constitue la plus grande menace à l’équilibre nécessaire à la vie en société, mettant en grave danger sa capacité de survie.

Dans la manipulation du concept d’« inégalités » il faut être extrêmement prudent et distinguer entre les références exprimées en valeurs absolues et celles qui se rapportent à des valeurs relatives. Ainsi, si on peut pointer une réduction des inégalités mesurée, par exemple, pour les centaines de millions de personnes qui ont dépassé le seuil de pauvreté depuis le début du siècle, cela ne doit pas cacher que le nombre absolu de « pauvres » augmente, malgré tout, suite à l’explosion démographique. De même, si ces statistiques « planétaires » ne représentent jamais que la somme de situations particulières très diverses, le ressenti des populations, basé sur la situation nationale/locale, est souvent à l’opposé des valeurs statistiques globales réputées « objectives ».

De surcroît, c’est souvent à l’intérieur des entités nationales que l’accroissement des inégalités est ressenti avec la plus grande acuité car elle témoigne d’un changement palpable dans la répartition des richesses au sein d’une communauté à une échelle perçue comme « réformable », par opposition aux envolées lyriques sur les inégalités globales qui demeurent souvent confinées au niveau de l’incantation. C’est ainsi que dans les pays développés, déjà privilégiés, la part d’une richesse croissante, détenue par un nombre toujours plus restreint d’individus contraste avec la stagnation ou même la régression des revenus du plus grand nombre, que ce soit en valeur relative sinon absolue.

Dans un tel contexte, il n’est pas surprenant qu’un sentiment profond d’injustice se développe dans la population qui, au lieu de se satisfaire d’une amélioration progressive, même si inégale, du niveau de vie général, comme ce fut le cas lors des « trente glorieuses » (1960-90), se laisse instrumentaliser par les sirènes de partis populistes extrémistes des deux bords qui ont beau jeu de décrédibiliser les partis dits « de gouvernement », responsables collectivement de la dégradation de la situation.

Ainsi, dans les récents scrutins qui ont rendu des verdicts inattendus, tels que celui sur le Brexit, l’élection de Trump, la percée de l’AfD en Allemagne ou récemment les résultats des législatives en Italie, les électeurs ne se sont pas prononcés en faveur de programmes – souvent inexistants, toxiques ou utopiques – des chantres du populisme, mais ont exprimé un rejet massif de la classe politique qui s’est maintenue au pouvoir en alternance ou en coalition au cours des derniers 70 ans.

Ce basculement, alimenté par une instrumentalisation des peurs basée sur la diffusion d’informations tronquées ou déformées (fake news), s’appuie malheureusement sur la réalité de nombreux scandales et abus perpétrés par des individus, certes minoritaires, faisant partie des élites qui ont instauré un système de cooptation incestueux et les a rendus insensible au monde qui les entoure. Leurs comportements, qui se sont banalisés au point qu’ils ont imprégné les relations courantes entre les détenteurs du pouvoir économique et politique, créent ainsi un cercle vicieux s’apparentant à un système permanent d’autocontrôle exempté de supervision. La crise financière de 2008 a jeté un coup de projecteur sur les relations douteuses entre la finance et la politique en est la parfaite illustration.

La complexité des mécanismes en jeu nécessite une compréhension qui dépasse les capacités du public mais aussi souvent celle des médias ou de certains « spécialistes » auto-proclamés et s’étend parfois aux acteurs qui sont responsables de la mise en œuvre et du contrôle de la réglementation. Ainsi, après des réformes considérables (qu’il convient de saluer), le secteur bancaire a su absorber, apparemment sans aucune difficulté, des « amendes » de plus de $ 350 milliards sur 8 ans, tout en renforçant (aux dires des autorités) la solidité financière du secteur. Simultanément, certains gouvernements (français) à la recherche de quelques misérables milliards, accusaient Bruxelles d’imposer l’ « austérité ». En réalité peu a changé dans les rapports de forces entre la finance et le politique !

Il ne faut donc pas s’étonner d’un regain majeur des confrontations. Ceux qui se manifestent au niveau national sont souvent masquées par des tensions géopolitiques. Ainsi Trump semble vouloir se dépêtrer de ses multiples difficultés en haussant le ton vis-à-vis de la Russie, en soutenant la Grande-Bretagne dans son différend avec Moscou ou en proférant des menaces protectionnistes. A l’inverse Poutine diabolise l’Occident cachant les problèmes économiques et sociaux internes ; son récent discours vantant les armes « imparables » développées par les russes a été (pour une fois) intelligemment contré par les images d’un sous-marin nucléaire américain perçant la calotte glacière arctique.

L’Europe, elle, se montre incapable d’assumer ses responsabilités, chacun de ses membres se cramponnant sur ses acquis (par exemple les cheminots de la SNCF en France) ou mettant la solidarité européenne au second plan (refus allemand de mutualiser la garantie des dépôts) alors que seule une Union de type fédérale peut procurer à l’ensemble de ses citoyens la protection à laquelle ils aspirent.

Si l’assurance d’une capacité de destruction mutuelle totale a été depuis l’avènement de l’ère atomique la meilleure garantie d’une paix dont l’Europe, sous le parapluie américain, a été un des principaux bénéficiaires, il ne faut pas sous-estimer le risque d’une perte de la maîtrise du déroulement des évènements, comme ce fut le cas dans les évènements qui conduisirent à la première guerre mondiale (Les Somnambules) puis à la seconde (la grande guerre suivie de la crise de 1929 faisant le lit du fascisme). Avec la montée significative du vote populiste en Europe, il est très dangereux de sous-estimer la possibilité d’une désintégration de l’Union. Ses conséquences catastrophiques pour l’ensemble des populations ne sont nullement intégrées dans les opinions publiques.

Alors que nous sommes confrontés journellement, par médias interposés, aux reportages poignants sur les conflits du Moyen-Orient et autres atteintes inadmissibles aux droits fondamentaux de l’homme, faudra-t-il une nouvelle guerre suicidaire pour créer les circonstances nécessaires à une inversion de la tendance à l’exacerbation des inégalités ?