La communication autour de la crise syrienne offre un bel exemple d’une rhétorique largement dépassée. Certes, les analyses savantes des commentateurs attirent l’attention à juste titre sur les dangers d’une escalade militaire qui a la capacité de détruire la planète et qui, pour ces raisons, a toutes les chances d’être évitée, comme ce fut le cas lors de la crise cubaine en 1962.

Il n’empêche que, depuis lors, les confrontations n’ont pas disparu mais ont assumé de nouveaux visages parmi lesquels ceux du « terrorisme », des « attaques informatiques » ou des « sanctions ». Si l’ONU a été créée dans l’espoir de mettre fin aux guerres « classiques », on ne peut que constater l’inadéquation totale de sa charte à traiter efficacement ces nouvelles formes de conflits :

Le « terrorisme » fait de nombreuses « victimes » humaines et dégâts matériels importants mais ne peut être sanctionné par l’ONU, soit parce que les groupes terroristes ne sont pas des Etats Membres, soit – lorsqu’il s’agit de « terrorisme d’Etat » – parce qu’il relève d’actions internes qui sortent de ses compétences formelles, réduisant son action à des « résolutions » ne dépassant pas le cadre de l’« exhortation ».

La « guerre informatique », dont le potentiel de déstabilisation ne fait que s’accroître, que ce soit au travers d’atteintes à la sécurité d’infrastructures physiques devenus incontournables (in-ternet, électricité, etc.) ou de manipulation de l’information (fake news) au travers des réseaux sociaux, ne se prête pas à une gestion au travers des organes onusiens.

Les « sanctions » (sauf celles mandatées par l’ONU elle-même et souvent ignorées) imposées par un ou plusieurs pays à un autre, sortent complètement du périmètre de sa compétence. Si elles ne font pas de victimes humaines directes, ses conséquences économiques peuvent avoir néanmoins des effets dévastateurs sur les segments les plus vulnérables des populations des pays visés.

Il y a, cependant, un domaine en particulier où les sanctions peuvent devenir une «arme de destruction massive » : c’est celui de la monnaie. En effet, sauf pour ce qui est des transactions en liquide (souvent suspectes), le pays émetteur d’une monnaie en contrôle l’usage exclusif puisque toutes les opérations libellées dans une devise donnée, doivent nécessairement se dénouer dans une institution située sur le territoire où il exerce sa « souveraineté ». C’est cette particularité qui donne le pouvoir de contrôle exorbitant dont bénéficient les Etats-Unis sur toutes les transactions libellées en dollars américains (qui représentent la majeure partie des transferts internationaux), quelle que soit la nationalité des parties contractantes.

Ainsi, une partie significative des USD 350 milliards d’amendes versées par le secteur bancaire entre 2012 et 2017 concerne des violations des sanctions imposées par les USA vis-à-vis de pays tiers. L’impact quasi invisible de ces amendes sur la stabilité (apparente) du secteur bancaire, laisse volontiers penser – qu’après le trafic de la drogue – les opérations illicites cautionnées par les banques doivent être particulièrement lucratives.

Le pouvoir d’un émetteur sur sa monnaie, qui est un des attributs majeurs de sa souveraineté, existe depuis toujours ; historiquement les abus se sont en général limités à une « guerre des monnaies » sous forme d’un réajustement du « contenu en métal » ou de dévaluations compétitives (outils accessibles à tout émetteur). Cela a engendré des conséquences nocives, comme pendant la grande crise des années 1930 et, notamment en Europe, durant la période précédant l’introduction de l’Euro.

La crise financière de 2007 a conduit les autorités monétaires américaines à étendre leur périmètre d’intervention qui, au titre d’une législation approuvée par le Congrès, a sanctionné les violations de règles établies unilatéralement. Leur efficacité est due à l’acceptation quasi universelle du dollar US comme moyen de payement international, qualité dont ne bénéficie aucune autre monnaie sur une échelle comparable. Aussi, des opérateurs, ainsi que leurs autorités de tutelle, se sont émus d’une apparente « extra-territorialité » de cette législation, jugée illégale car contraire à leur interprétation du droit international ; les Etats-Unis leur opposent la primauté de leur souveraineté sur les opérations s’effectuant sur son territoire, engageant un rapport de forces inégale en menaçant les contrevenants de couper leur accès au marché américain.

Dans le contexte actuel, la possibilité d’un usage abusif de ce pouvoir à des fins purement politiques ouvre un nouveau théâtre de conflits potentiels dont il est difficile d’évaluer les répercussions. Les récentes sanctions décrétées par les USA contre la Russie pourraient être dorénavant respectées par les institutions financières étrangères, craignant des représailles même si leurs gouvernements respectifs n’y adhèrent pas (ou y sont opposées) et même si les opérations sont libellées dans d’autres monnaies que le dollar. Les possibilités d’escalade des mesures de rétorsion réciproques (livraisons de gaz, dumping, tarifs douaniers, etc.) semblent infinies. Il est clair que dans ce domaine spécifique, l’ONU est totalement dépassée et n’est pas capable d’imposer quelque retenue que ce soit.

Il apparaît très dangereux de laisser ainsi le monopole d’une arme monétaire aussi puissante entre les mains d’un seul pays. L’alternative logique serait de s’accorder par traité sur des règles communes et de hisser progressivement l’Euro et/ou le Renminbi à un niveau d’acceptation comparable à celle du dollar pour offrir aux opérateurs et intermédiaires des choix crédibles. Malheureusement, la nature du régime chinois, dont la conception de « souveraineté nationale » et de son exercice n’a rien à envier à celle déployée par les Etats-Unis, et l’absence d’un pouvoir politique au sein de l’Eurozone qui pérennise le risque de redénomination, rendent ces espoirs vains. Le risque est de pousser les cibles potentielles de l’unilatéralisme américain à recourir à une épreuve de force sur un terrain où ils se sentent moins vulnérables et qu’insensiblement cela dégénère en un conflit que l’on croyait impossible.

Un tel scénario est rendu d’autant plus réaliste par l’occupation de la Maison Blanche par un Président totalement imprévisible et du Kremlin par un homme cynique qui, dans la plus pure tradition russe, n’a de respect que pour la force et un dédain total de sa propre population. Cela crée une situation géopolitique des plus instables, dont, à cet instant précis, les marchés financiers ne semblent pourtant pas s’émouvoir.

Les Etats-Membres de l’Union Européenne se doivent de saisir ce moment particulièrement périlleux pour renforcer drastiquement leur intégration et mettre de côté leurs désaccords. Le choix est encore possible entre une marginalisation et vassalisation de l’Europe et la construction d’une Union politique forte, capable de se faire entendre et respecter sur la scène internationale.