L’atmosphère ambiante rappelle celle qui prévalait à la veille de la première Guerre mondiale et qui est si admirablement décrite dans le livre « Les Somnambules » de Christopher Clark. La diffé-rence essentielle est qu’à l’insouciance de l’époque s’est substitué une incompréhension, une igno-rance et un rejet des réalités d’une situation où des facteurs politiques, sociétaux, technologiques etc., sont imbriqués dans un maillage dont il est devenu particulièrement difficile d’appréhender la complexité. Combiné avec le dégoût croissant de la population pour le monde politique et sa capacité d’apporter des réponses concrètes à ses préoccupations, cela crée une situation dange-reuse où l’individualisme prend toujours plus le pas sur les intérêts collectifs.

En ce qui concerne l’Union Européenne, son incapacité d’introduire des nouvelles réformes, pour-tant indispensables à sa survie, est en grande partie le résultat d’une confusion délibérément en-tretenue au sein de l’opinion publique et à laquelle on se refuse de faire face : d’une part il y a au-jourd’hui très probablement, au sein de la population de quelque 500 millions de citoyens dans l’UE à 27, une majorité significative qui s’affiche comme partisans de l’Union ; simultanément il y a aussi une majorité importante composée de ceux (minoritaires) qui veulent son démantèle-ment et de ceux qui préconisent les petits pas, estimant que « l’Europe n’est pas prête » à accélérer son intégration. Le premier tour de la présidentielle française en est une illustration embléma-tique car le vote anti-européen totalisait un plus de 40% mais le vote pour une réforme profonde de l’Union était limitée aux 24% obtenus par Macron.

Les extrémistes manipulent de façon habile et sournoise le concept de “souveraineté nationale” en jouant sur les « peurs » d’une perte d’identité et forçant les partisans de l’UE à adopter une posi-tion défensive et/ou de compromis vouée à l’échec. En France, tant l’extrême gauche que l’extrême droite blâment l’UE/UEM pour toutes les difficultés (austérité, immigration, surévalua-tion de l’€, etc.) et font miroiter les avantages (supposés) d’une réappropriation des pouvoirs souverains par la Nation comme l’ultime panacée. Le camp européen, lui, est divisé entre « ma-cronistes » réformateurs et les Républicains ambivalents qui essayent de séduire le FN en soute-nant l’utopie d’une « Europe sous influence souverainiste française ».

L’ignorance joue un rôle majeur dans la manière dont se déroule cette polémique : le grand public n’a aucun point de repère pour anticiper les effets d’un démantèlement de l’Union et est apte à croire les boniments simplistes des eurosceptiques qui disent « qu’on n’a qu’à » inverser le pro-cessus (très fluide et sans heurts) de l’introduction de l’€, pour revenir aux monnaies nationales ou encore, réintroduire les contrôles frontaliers pour régler le problème de l’immigration clan-destine et du terrorisme !

Or, abandonner l’€ aurait pour conséquence immédiate l’instauration nécessaire d’un régime – au moins transitoire – de « contrôle des changes» (inconnu depuis plus d’un demi-siècle en Europe de l’Ouest et donc étranger à la mémoire collective) ainsi qu’un contrôle des retraits bancaires (comme ceux instaurés en 1944 en Belgique – opération Gutt – ou plus récemment au sein de l’UEM en Grèce et à Chypre). La crise économique et financière de 2007 apparaîtrait alors comme une promenade de santé comparée à celle (mondiale) qui découlerait inévitablement de la fin de l’Union, de l’€ et du Marché Unique.

Le « Brexit », l’élection de Trump, ainsi que le renforcement progressif des mouvements extré-mistes ailleurs en Europe, manifestent la concomitance d’effets divers : d’une part des phéno-mènes de long terme tels que la perte de confiance dans le monde politique traditionnel qui a été incapable, quelle que soit sa couleur, de mener des politiques différenciées dans une monde globalisé et devenu interdépendant ; les scandales financiers dont la « banalisation » a exacerbé la hausse spectaculaire des inégalités ; l’instinct du repli sur soi et du rejet de l’autre engendrés par l’immigration et le vain espoir de trouver une protection à l’intérieur de frontières « natio-nales ». D’autre part des phénomènes conjoncturels tels que la récente embellie économique mondiale qui s’est manifestée plus tardivement dans l’UE, mais qui, après avoir mobilisé l’opinion contre l’ « austérité imposée par Bruxelles », agit aujourd’hui, à l’inverse, comme un antidépresseur, favorisant l’immobilisme et occultant les sources croissantes de dérèglements économiques, financiers ou géopolitiques.

Dans ce contexte existe-t-il réellement une alternative à œuvrer pour une Europe où certains pouvoirs sont exercés en commun, à l’aune de la politique monétaire gérée par la BCE au sein de l’UEM ? Une gestion autonome au niveau national d’une politique de défense, de gestion des Affaires Etrangères, d’une politique d’immigration ou du contrôle des frontières, de normes en-vironnementales, sanitaires, fiscales ou judiciaires ont-elles encore du sens et une quelconque efficacité ?

Toute personne qui réfléchit sainement à ces questions doit nécessairement arriver à la conclu-sion que le maintien ou rapatriement de tous les pouvoirs au niveau national n’est pas rationnel (comme le prouve la polémique qui fait rage en Grande-Bretagne autour du Brexit). Loin de renforcer le contrôle et le pouvoir des gouvernements individuels, il conduit inéluctablement à leur vassalisation que ce soient à des Etats plus puissants ou à des sociétés multinationales pri-vées.

La création d’une Union Européenne puissante, capable de tenir son rang et de se faire respecter au plan mondial est la meilleure garantie de la protection et du bien-être de ses citoyens. Cette Union doit être démocratique et exiger, en contrepartie d’une solidarité indispensable entre ses Membres, le respect de normes et de règles communes. Cela n’empêche nullement de favoriser la diversité des cultures qui sont à l’origine de la civilisation européenne, en faisant un usage judicieux du principe de subsidiarité. L’exemple des Etats-Unis démontre qu’il est possible d’établir en même temps une hiérarchie claire des niveaux de pouvoirs, tout en donnant une autonomie importante aux Etats qui la composent. Chacun est doté d’un pouvoir exécutif et légi-slatif ; d’un système judiciaire interne (les matières impliquant plus d’un Etat étant de la compé-tence fédérale) ; de sa propre police et « garde nationale » etc.

Une Europe fédérale n’est pas un but en soi mais un modèle qui, adapté aux spécificités de l’UE, constitue la structure qui apporte la meilleure garantie de la survie des traditions et cultures na-tionales et locales et de l’épanouissement de sa population. Dans un monde en pleine mutation sur les plans géopolitiques, technologiques et socio-économiques, aucun des 27 Etats Membres ne peut prétendre individuellement protéger ses citoyens efficacement d’une domination externe alors qu’une Union fédérale assure, au lieu de l’exercice d’une souveraineté purement fictive, un partage plus équitable d’une vraie souveraineté collective.

Je ne peux m’empêcher, à regret, de terminer sur une note pessimiste : sans pouvoir prédire le moment de son avènement, l’éclatement d’une crise grave paraît de plus en plus inévitable. Comme toujours, au plan individuel il y aura quelques gagnants mais, surtout, un nombre incal-culable de perdants. Ensuite, on jurera avoir appris, une fois pour toutes, les leçons mal retenues du passé !

Je prie chaque jour espérant me tromper et que l’intérêt bien compris de chacun, le bon sens, sans oublier la solidarité et la charité envers ceux dans le besoin, éviteront aux plus jeunes de voir leurs rêves s’évanouir à cause de l’égoïsme et l’imprévoyance de notre génération.