On aura beau pousser des cris d’orfraies sur les manières peu amènes dans la forme des déclarations du Président Trump ainsi que sur les conséquences sur le fond que celles-ci pourraient engendrer, les Européens se trouvent bel et bien forcés de réagir à la facture présentée par son partenaire pour « services rendus » au cours des 70 dernières années.

S’il ne fait aucun doute que « faire crédit » pour son redressement à une Europe dévastée par la guerre était dans l’intérêt bien compris tant du créancier que du débiteur, cette situation s’est perpétuée, une fois la prospérité rétablie, permettant à l’Europe de privilégier le développement de son système économique et social aux dépens de sa capacité militaire, mettant en danger son indépendance et sa sécurité.

La chute du communisme a accéléré ce processus, conduisant à une diminution des dépenses militaires, choisie comme solution devant permettre la perpétuation de l’ « Etat providence » dont le coût ne cessait d’exploser face à une population vieillissante et à l’accélération des transformations sociétales dues à l’innovation, à la globalisation des échanges et de la production et à la financiarisation du monde économique. Il n’est donc pas surprenant que l’Europe, ayant misé abusivement sur leur perception de l’intérêt des Etats-Unis à « payer » pour l’OTAN, se réveille avec une gueule de bois quand on leur rappelle leurs obligations.

Si à l’aune de ces changements, la planète a globalement bénéficié de manière spectaculaire d’un enrichissement sans précédent, la répartition des richesses en a été profondément affectée. Ainsi, pour quelques centaines de millions de chinois ou hindous sortis de la pauvreté, vingt millions d’européens se sont retrouvés sans emplois et la majorité de ses citoyens ont dû s’adapter à une stagnation de leur niveau de vie (à un niveau comparativement élevé), faisant regretter les avancées quasi-ininterrompues engrangées durant les « trente glorieuses ». Il en est résulté une explosion des inégalités, concentrant la richesse entre les mains d’une minorité de nantis et une majorité où le nivellement s’est fait vers le bas profitant aux plus démunis au détriment des classes dites « moyennes ».

Sur le plan politique cette situation est évidemment porteuse de conflits, faisant de la défense des « droits acquis » un élément central de promesses électorales (utopiques) visant tous ceux qui se sentaient abandonnés et plus généralement, recommandant un repli (suicidaire) à l’intérieur de frontières « nationales » clairement incompatible avec les réalités d’une économie globalisée. Cette situation forme un terreau idéal pour l’épanouissement des mouvements populistes remettant en cause les progrès accomplis depuis la deuxième guerre mondiale vers une gouvernance partagée visant à promouvoir un monde « physiquement » vivable et « moralement » plus juste.

C’est dans ce contexte qu’il convient d’analyser les développements géopolitiques récents dont les interventions intempestives du Président de la plus grande puissance mondiale ne sont qu’une illustration particulièrement emblématique. Si la grande majorité de l’opinion « informée » s’accorde sur la nécessité d’une « régulation » d’un univers devenu « multipolaire » en attendant l’instauration (vraisemblablement utopique) d’une gouvernance mondiale, cette réglementation ne peut s’envisager qu’entre partenaires entre lesquels existe un équilibre favorisant la conclusion d’accords profitant à l’ensemble des parties. Faute de l’existence de cet équilibre, la tentation d’exercer un pouvoir « dominateur » devient, à un moment donné, irrésistible entre les mains des plus forts. Cela a été parfaitement illustré dans le passé par l’OPEC dans les années 1970 et est aujourd’hui à nouveau explicite dans l’utilisation des privilèges exorbitants du Dollar comme arme de destruction massive dans la guerre commerciale initiée par le Président Trump. Un autre exemple d’actualité est la polémique en Grande-Bretagne sur sa capacité d’indépendance économique hors de l’UE et sur sa « colonisation » par son principal partenaire commercial.

L’Union Européenne doit affronter cette situation « irréversible » en se fixant comme objectif de se donner les moyens d’être parmi les acteurs principaux dans le monde multipolaire. Collectivement elle en a les moyens, non seulement par la taille de son marché, sa richesse et sa puissance économique et le niveau de son éducation, mais également par une autorité morale issue de la civilisation judéo-chrétienne qui a enfanté les lumières, les droits de l’homme et nombreux autres préceptes qui font autorité.

Pour capitaliser sur ses acquis il lui faut parler d’une seule voix, ce qui impose d’abord de mettre en œuvre au niveau de l’Union ce qu’elle vise à défendre sur l’échiquier mondial. Cela implique – indépendamment des vociférations « trumpiennes » – de se doter d’une défense collective dont l’efficacité serait renforcée et le coût en grande partie assuré par les économies d’échelle qu’elle permettrait. Procédant par palier à l’unification « volontaire » de sa monnaie (en conformité avec les obligations du traité) et après avoir unifié « par nécessité » sa défense, l’argument pour une Union « fédérale » traitant de surcroît les questions de politique étrangère, d’immigration et d’environnement devient une évidence. Son architecture doit s’accommoder de l’héritage historique particulier du continent par un usage créatif du principe de subsidiarité qui permet la pérennisation des caractéristiques culturelles et traditionnelles des entités fédérées qui la constituent. Cette Fédération constituerait un pilier renforcé de l’alliance transatlantique face aux autres puissances émergentes.

Une Fédération européenne est en réalité l’instrument incontournable pour la défense de la prospérité et des valeurs auxquelles sa population demeure viscéralement attachée. Le retour à une Europe des nations, par contre, est l’assurance de la vassalisation de chacune d’entre elles, aucune ne possédant les atouts nécessaires pour faire face que ce soit aux entités politiques de taille continentale ou aux grandes sociétés multinationales. De surcroît, l’intégration économique de l’Union a déjà atteint un point de « non-retour » comme le met en évidence les négociations autour du Brexit et les perturbations qui seraient engendrées par un rétablissement des frontières intérieures à l’Union, qui deviendrait impératif si on vise à contrôler la circulation des personnes et des capitaux.

Ceux qui préconisent le retour à la « souveraineté nationale » mentent délibérément à leurs affidés et préparent, sans l’admettre, la plus grande crise économique et sociale jamais vécue en Europe ; elle serait aggravée, soit dit en passant, par une crise d’ampleur planétaire derrière laquelle les « bouteurs de feu » nationalistes prendraient refuge pour se déresponsabiliser des conséquences de leurs folies.

En conclusion, la réponse aux défis géopolitiques auxquels l’Union Européenne est confrontée, y compris les exigences apparemment excessives de Trump, se trouve en son sein et non dans les critiques, aussi pertinentes soient-elles, des positions prises par d’autres dirigeants, qu’il s’agisse de Poutine, Xi, Erdogan, Assad, etc. Informer l’opinion publique européenne sur ces réalités est devenu la première des priorités. La campagne pour les élections européennes de 2019 doit se saisir pleinement du sujet et répandre tous azimuts la pertinence toujours plus grande d’une Union plus puissante et solidaire capable d’assurer la prospérité et la sécurité de ses citoyens.