L’ego de Donald Trump risque de déclencher une crise financière mondiale d’une ampleur record et aux conséquences géopolitiques imprévisibles !

Depuis son accession à la Présidence des Etats-Unis on cherche à décrypter la conduite du locataire de la Maison Blanche. Certains y voient un grossier personnage, inculte et impropre à exer-cer la fonction présidentielle ; d’autres lui reconnaissent sa « qualité » d’homme d’affaires, sa capacité de mise en œuvre de ses promesses électorales et sa faculté de capter le désenchantement de l’opinion public avec le « marais Washingtonien ». Mais Donald Trump, lui, n’a pas le moindre doute concernant sa propre « compétence exceptionnelle » et ne se prive pas de s’attribuer exclusivement la réussite (?) du rétablissement de la primauté des Etats-Unis, slogan racoleur de sa campagne : « America First ».

De l’étranger on suit avec ébahissement ce spectacle invraisemblable d’une politique menée principalement par « tweets » interposés où même sa propre administration semble souvent prise au dépourvu autant que le reste du monde. L’autosatisfaction de Trump repose d’abord sur une surévaluation démesurée de ses capacités et ensuite sur l’usage (réel) qu’il peut faire des pouvoirs conférés au Président de la plus grande puissance économique et militaire mondiale, dotée de surcroit, de la seule monnaie de réserve crédible.

De cet imbroglio, apparaît, avec le passage du temps, quelques constantes qui donnent froid dans le dos. On sent que Trump est tellement convaincu qu’il ne peut que sortir victorieux de la série de confrontations engagées, qu’il ignore qu’à n’importe quel moment, il peut perdre le contrôle des évènements et entraîner le monde entier dans une crise catastrophique.

Cette impression découle de la répétition d’une même technique de négociation qui semble être la marque de fabrique du Président : alternance imprévisible entre agressivité et apaisement des tensions de façon à maintenir l’interlocuteur déstabilisé et extraire des concessions sans contreparties. Il recule seulement sous la pression de son opinion publique nationale comme lors de sa volteface concernant la séparation des enfants de leurs parents à la frontière mexicaine.

Dans cette approche brutale, Trump fait usage sans vergogne de ce que j’ai précédemment qualifié d’arme de destruction massive, à savoir le Dollar, qui, couplé à la mise en place ou la menace de « sanctions », lui confère un moyen de pression considérable dans les négociations commerciales que ce soit avec la Chine, le Mexique, le Canada, l’UE, la Turquie, la Russie, le Japon ou l’Iran.

Examinons de plus près trois cas d’actualité – La Turquie, la Russie et la Chine – et essayons d’en voir les ramifications possibles.

L’effondrement de la livre turque est, certes, en premier lieu la conséquence de la dérive autoritaire du régime, mais cette situation difficile, qui en temps normal serait néanmoins gérable, est devenue une crise aigüe de confiance ; elle est exacerbée – fait inédit – par l’approbation explicite de Trump qui a pour effet de paniquer les investisseurs et créanciers étrangers dont le soutien est vital à la Turquie. Mais les conséquences sont loin de s’arrêter aux frontières du pays : le secteur bancaire de l’Union Européenne est testée par les marchés à cause du risque accru d’un défaut de paiement de la dette (publique et privée) turque (libellée en devises). Or, si depuis la crise de 2008, des avancées considérables ont été réalisées pour renforcer structurellement le secteur financier, la solvabilité des banques est toujours exposée à un niveau de créances douteuses et de dettes excessif alors que les mécanismes de solidarité au sein de l’Union Bancaire ne sont pas encore en place pour éviter les risques de contagion. Il n’aura pas échappé à Mr. Trump que cette situation lui confère un moyen de pression supplémentaire dans ses tractations avec l’UE où Mr Junker avait semblé avoir eu (temporairement) gain de cause.

Le durcissement marqué des Etats-Unis vis-à-vis de la Russie par l’imposition de nouvelles sanctions intervient à un moment difficile pour l’économie russe et a eu pour effet immédiat un affaiblissement significatif du rouble. Plagiant la guerre des étoiles de Reagan, Trump est sans doute convaincu que son annonce de mettre sur pied une « branche spatiale » de la défense américaine aura le même effet de faire plier la Russie (et la Chine) à sa volonté. Le danger géopolitique réside ici dans une erreur d’appréciation de la capacité considérable des russes à faire face à l’austérité et de l’encouragement donné ainsi par les Etats-Unis à un rapprochement entre Moscou et Pékin, autre cible de la vindicte de Trump. L’Union Européenne, impuissante car divisée, est reléguée, une fois de plus, dans la tribune des spectateurs.

Quant à la guerre commerciale avec la Chine, le risque d’une escalade aurait des conséquences immédiates sur son marché à l’exportation ; cela entraverait la transition progressive et ordonnée vers une dépendance accrue sur la consommation intérieure et aggraverait considérablement le risque d’une crise financière domestique chinoise dont l’économie est déjà lourdement surendettée. Une fois de plus les Etats-Unis feront prétextes de la « dévaluation » du Yuan pour justifier leurs mesures de rétorsion.

Ainsi, au travers des guerres commerciales parallèles, on peut subodorer que l’objectif primordial de la politique de Trump est d’assurer la pérennité de la position privilégiée exclusive du dollar qui lui confère un pouvoir exorbitant ; alliée à sa supériorité militaire actuelle, il pense ainsi asseoir son leadership mondial dans le moyen terme.

Une crise financière, qu’elle se déclenche en Chine, dans l’Eurozone ou ailleurs a de fortes chances de se propager à l’échelle planétaire mettant à mal la prospérité de l’ensemble du globe mais particulièrement celui des pays les plus développés qui ont de loin le plus à perdre ! Dans la foulée, une recrudescence de la violence, qu’elle soit de nature sociale ou terroriste, débouchant sur des guerres régionales et/ou mondiale (impensable jusqu’à récemment) devient une réelle possibilité. Dans ce contexte on peut s’imaginer que les défis monumentaux que constituent le réchauffement climatique et les problèmes migratoires qu’elle engendre, la construction d’une règlementation économique, financière, écologique et judiciaire internationale, etc. passeront aux oubliettes avec des conséquences irréversibles désastreuses pour l’ensemble de l’humanité.

Un premier pas pour arrêter cette dérive dangereuse est d’empêcher Donald Trump de continuer à jouer à l’Apprenti Sorcier et à rétablir le rôle d’une négociation multilatérale indispensable pour surmonter les défis énormes qui nous menacent.

Bruxelles, le 12 août 2018