Reconnaître l’étroite relation entre ces dossiers doit mettre fin aux postures pour faire place au réalisme !

Dans ma tentative de démontrer la connexion intime entre ces deux dossiers et le cul de sac dans lequel on s’enferme en les dissociant, je me réfère d’abord à la dernière phrase de l’excellent article de Pierre Defraigne dans La Libre Belgique du 25 juillet :

« Mais l’UE ne remplira son rôle historique de puissance globale naissante qu’en se dotant d’une vraie monnaie de réserve internationale, condition de sa solidarité et de sa cohérence internes, et d’une défense commune, condition de son autonomie stratégique »

Ensuite j’attire l’attention sur l’offre d’une position de négociation entériné la semaine dernière par le gouvernement britannique à Chequers. Celle propose un régime d’ « équivalence renforcée » entre les règles régissant le marché des Services Financiers britanniques et de l’UE.

Le renforcement proposé porte sur deux éléments clefs : limiter la possibilité de l’UE de mettre fin au régime d’équivalence unilatéralement avec un préavis de 30 jours ; soumettre l’instauration de nouvelles règles (les règles existantes étant identiques) ou des amendements aux règles existantes à une procédure de négociation bilatérale.

Du point de vue britannique, cette proposition se justifie par le rôle dominant de la City comme centre financier et de l’intérêt de l’UE à y avoir un accès sans entraves. Elle conforte aussi l’excédent considérable en matière de balance des paiements que la Grande-Bretagne retire du secteur financier.

Du point de vue de l’UE, il est clair que les intérêts du secteur économique cherchent à préserver les importants avantages en matière de coûts et de compétence, d’un accès aisé aux services de la City ; par contre les contraintes et responsabilités en matière de « stabilité financière » de la zone « Euro » interdisent toute forme de « partage » de souveraineté en matière de politique ou règlementation financière avec un partenaire extérieur.

Il est par ailleurs intéressant de noter que nulle part dans les propositions britanniques ne se retrouvent une « équivalence » » conférant des droits à l’Union sur le marché financier britannique et notamment sur la politique monétaire. Or celle-ci peut avoir un impact majeur étant donné les relations bilatérales étroites existantes et qui justifient la nécessité des négociations en cours. Il est peu probable que le gouvernement britannique soit prêt à accorder à l’Union un droit de regard équivalent sur le marché financier anglais à celui qu’il réclame sur celui de l’UE !

Malheureusement, cette situation ne permet aucune forme de compromis ; si l’Union veut se doter d’une vraie monnaie de réserve internationale, elle ne peut accepter de voir sa liberté de manœuvre limitée de quelque façon que ce soit.

Donnons un exemple concret qui explique cette situation : un régime d’équivalence « classique » tel qu’il existe avec les Etats-Unis et le Japon pourrait parfaitement être étendu au Royaume-Uni. Dans ce cadre, le maintien du « clearing » en € à Londres peut se concevoir, tant que la Grande-Bretagne respecte les règles en vigueur (y compris sur la supervision des établissements concernés). Imaginons, cependant qu’à un moment donné l’UE veuille imposer des sanctions à un pays tiers (comme les Etats-Unis envers l’Iran) et que la Grande-Bretagne s’y oppose (comme l’UE vis-à-vis des USA) et continue à « faciliter » les échanges avec le pays sous embargo en offrant des facilités de paiement/règlement à des mesure de suspendre unilatéralement le privilège de clearing hors Eurozone de transactions libellées dans sa monnaie.

L’objectif de faire de l’€ une monnaie de réserve alternative au dollar ne peut se réaliser que si l’Union dispose de tous les leviers dont se prévalent les américains pour utiliser leur monnaie comme « arme de destruction massive », comme j’ai eu l’occasion de l’écrire précédemment. Seulement dans ce cas pourrait-on envisager la neutralisation de cette arme comme ce fut le cas lors de la guerre froide lorsqu’il est devenu impensable d’utiliser l’arme nucléaire. Les efforts (et les sacrifices) que l’Union devra être prête à consentir seront importants, notamment s’ils se doublent des efforts en matière de défense nécessaires, comme le souligne Pierre Defraigne, à son indépendance stratégique.

Dans ce contexte, il est évident qu’il ne peut être question de céder la moindre parcelle de souveraineté monétaire à un pays tiers sous peine de décrédibiliser les objectifs de l’UE et d’assurer la soumission à long terme de ses Etats Membres aux dictats de la politique américaine.

Quelle que soit la sympathie envers la Grande-Bretagne et la reconnaissance des compétences indiscutables en matière financière, les propositions d’une rencontre des 27 avec Madame May en septembre pour chercher une issue aux blocages ne peuvent en aucun cas faire l’impasse sur la ligne rouge absolue de l’indépendance de l’Union en matière financière.

Il est plus que temps de ranger au vestiaire les postures qui ont opposé les négociateurs et qui se basent sur des logiques irréconciliables, à moins que les parties se soient déjà ralliées à la probabilité d’une sortie de la Grande-Bretagne sans accord ; le seul enjeu restant est alors de faire porter le chapeau à l’autre partie. Ce serait là, de part et d’autre, faire preuve d’un manque total de responsabilité dont les citoyens les plus fragiles feront, une fois de plus, les frais, et dont les bénéficiaires, outre Vladimir Poutine, seront les partis populistes qui y trouveront tous les arguments nécessaires pour décrédibiliser encore un peu plus les partis au pouvoir responsables de cette catastrophe !

Bruxelles, le 26 juillet 2018