L’UE doit initier avec la Chine et le Japon une initiative pour circonscrire le pouvoir exorbitant des Etats-Unis lié à la domination du Dollar !

L’exercice unilatéral du pouvoir est une tentation pour toute entité publique ou privée qui en en a les moyens. Pour les Etats-Unis cette possibilité remonte à la fin de la deuxième guerre mondiale mais a été mise en œuvre par les Présidents successifs avec une plus ou moins grande modération qui correspondait à leur analyse de « l’intérêt bien compris » de la nation.

Après avoir été seuls détenteurs de l’arme nucléaire au lendemain de la guerre, sa prolifération progressive a obligé les États-Unis, à accepter de signer des accords internationaux visant à interdire l’usage militaire d’armes nucléaires et limiter les applications civiles de cette forme d’énergie pour éviter la menace d’une destruction mutuelle totale assurée en cas de conflit.

Pour ce qui concerne la domination sans partage du dollar comme monnaie utilisée dans les échanges internationaux et monnaie de réserve, il faut aussi remonter à 1945 Après la disparition de l’empire britannique et l’affaiblissement correspondant de la Livre Sterling comme monnaie de choix pour le commerce transfrontalier, elle fut clairement explicitée par le Secrétaire au Trésor Connolly dans sa fameuse boutade remontant aux années 1960 : « le dollar est notre monnaie et votre problème »,.

La création de l’€ en 1999 a, initialement, crée l’espoir de la voir s’établir progressivement comme monnaie de réserve alternative et son utilisation augmenter comme monnaie de règlement du commerce international. Après un lancement réussi, entraînant un usage accru de l’€, le momentum s’est tassé puis inversé lorsqu’il est devenu clair que l’achèvement l’UEM patinait et que la crise des dettes souveraines de l’Eurozone en 2010 a installé le doute quant à la pérennité de l’€ (qui demeure toujours d’actualité).

Durant la Présidence d’Obama, les Etats-Unis ont déjà eu recours à un usage de l’arme monétaire en sanctionnant sévèrement des institutions financières qui avaient violé les lois américaines, même lorsqu’il s’agissait de transactions regardant exclusivement des pays tiers. Le seul fait de « transférer » des dollars – transactions qui nécessairement se dénouent aux Etats-Unis et donc tombent sous sa juridiction – suffisait pour sanctionner et faire plier les institutions financières impliquées, sous la menace de leur voir interdire l’accès au marché américain qui était vital à leur survie.

Piqué au vif de voir le pouvoir unilatéral des Etats-Unis se déliter avec l’émergence d’autres puissances sur la scène internationale, et notamment la Chine, et voulant « rendre à l’Amérique sa primauté », le Président Trump a découvert dans son arsenal d’armes de destructions massives, la seule dont il était le seul détenteur : le Dollar US. Il n’a pas hésité un seul instant à en faire usage, en particulier dans le dossier iranien, où, s’étant retiré de l’accord et ayant imposé de nouvelles sanctions, il menaçait tout contrevenant d’exclusion du marché américain : ainsi, des firmes comme TOTAL, Peugeot, Volkswagen, Airbus etc. ont annulé des contrats commerciaux ou d’investissement avec l’Iran malgré une tentative de l’UE d’offrir une protection juridique dans un effort, vraisemblablement vain, de sauver l’accord nucléaire avec l’Iran.

A ce dossier, s’ajoute la guerre commerciale initiée par Trump tant avec les alliés traditionnels des Etats-Unis (UE, Japon, Canada, Turquie, etc.) qu’avec des pays tiers (Russie, Chine, Mexique etc.). C’est dans ce contexte qu’il convient d’analyser la proposition du Ministre Allemand des Affaires Etrangères, Heiko Maas, qui écrit dans le « Handelsblatt» que pour sauver l’accord iranien :

« …il est indispensable de renforcer l’autonomie européenne en créant des circuits de payements qui sont indépendants des Etats-Unis en créant un Fonds Monétaire Européen et un système SWIFT autonome».

Si on ne peut qu’applaudir à l’initiative du Ministre de renforcer l’autonomie européenne, il est illusoire de penser que créer et développer un FME et un Swift européens puissent « sauver l’accord iranien » car les échelles de temps nécessaires pour atteindre ces objectifs sont incompatibles. L’autonomie doit viser un objectif beaucoup plus large que celui du contournement de sanctions américaines contre l’Iran. Il s’agit d’affaiblir durablement la domination de l’usage du dollar dans le règlement des transactions internationales en général. C’est seulement à ce prix que, dans un second temps, on peut amener les Etats-Unis à négocier un accord international qui encadrerait de façon stricte la « militarisation » de l’« arme monétaire » dans le règlement de contentieux « extraterritoriaux ».

Pour avoir la moindre chance de progresser il faut une approche multilatérale basée sur la convergence d’intérêts des parties concernées : ainsi il devrait être beaucoup plus facile de conclure un accord entre par exemple, l’UE, les BRICS, la Russie (qui serait ouvert à tous) de libeller dans l’avenir leurs transactions transfrontalières, sauf les échanges directs avec les Etats-Unis, dans une monnaie de leur choix autre que le dollar US. Il n’y aurait pas imposition une monnaie particulière, laissant aux opérateurs économiques la liberté du choix. Il est probable que progressivement le marché imposerait une ou deux monnaies, basé sur des critères tels que leur fiabilité comme monnaie de réserve, la liquidité de leur marché des changes sous-jacents, le régime politique du pays émetteur, etc. Il y aura aussi la nécessité de créer un marché des changes entre, par exemple, l’€, le Yen ou le renminbi et des monnaies exotiques, de manière à éviter la situation actuelle où très souvent aujourd’hui, il faut nécessairement passer par l’intermédiation du dollar. Cette activité semble particulièrement adaptée aux compétences de la City qui pourrait y trouver un nouveau facteur de croissance après le Brexit.

Lorsque les Etats-Unis prendront conscience qu’ils sont en passe de perdre la maîtrise des opérations de « clearing » d’une part croissante des échanges internationaux (dont ils contrôlent à l’heure actuelle environ 70%) ils sont susceptibles de réagir pour protéger leurs intérêts (comme la City tente de le faire pour le sauvegarder le clearing en € après le Brexit). C’est alors que les américains, confrontés à la perte de la maîtrise quasi unilatérale des règlements transfrontaliers et sur le point de perdre un de leurs atouts d’influence majeurs, seront éventuellement prêts à accepter de négocier un accord multilatéral. Celui-ci interdirait notamment que l’usage d’une monnaie dans le règlement de transactions licites entre « non-résidents » soit une justification pour imposer des sanctions aux parties concernées, pour autant, par exemple, qu’il ne s’agisse pas d’opérations frauduleuses ou de financement du terrorisme.

Cette action conjointe, qui réunirait (ce qui est toujours plus facile) des intérêts « contre » les Etats-Unis qui se trouveraient initialement isolés grâce aux excès intempestifs de son Président, pourrait servir à terme « de pierre angulaire » à la construction du monde multipolaire qui doit être le prochain stade de la gouvernance planétaire en attendant l’avènement encore utopique d’un gouvernement mondial. L’extension de l’approche multilatérale (déjà initiée dans certains domaines) aux défis du climat, des problèmes migratoires, de la lutte contre la pauvreté et les inégalités, doit viser à la préservation de la paix et à un partage des ressources plus équilibré. C’est un défi énorme qui nécessite une vision politique à long terme et des sacrifices et risques à court terme. Il s’agit néanmoins d’un premier pas pour secouer le joug que les Etats-Unis imposent au monde en général et à l’Union Européenne en particulier.