Quel spectacle désolant que de voir s’affronter la crème de l’intelligentzia française en train de décortiquer sur les plateaux de télévision l’impact d’une liste « gilets jaunes » lors du renouvellement du Parlement Européen en mai prochain.

Toute l’attention se focalise sur les gains ou pertes qu’une telle liste engendrerait pour les partis établis. Le consensus est que le résultat favoriserait le Président Macron au détriment des partis extrémistes notamment à droite mais aussi à gauche ; il fait miroiter une victoire significative de l’extrême droite (Le Pen et Dupont-Aignan) si, comme c’est probable, les gilets jaunes décident de ne pas se présenter.

Or ce débat-là est tout à fait secondaire sinon dérisoire par rapport aux vrais enjeux de ces élections. Personne ne semble porter attention à ce que pourrait être l’objectif des gilets jaunes ou, autrement dit, quel pourrait être leur programme (européen) éventuel et les répercussions possibles de leur présence dans cette Assemblée.

Si les gilets jaunes veulent rester fidèles à leur credo de base et se battre pour plus de pouvoir d’achat, plus de justice sociale et une meilleure répartition des richesses, la seule justification de leur présence lors des élections européennes serait la conviction d’atteindre leurs objectifs plus facilement au niveau européen qu’au niveau national.

Les arguments ne manquent pas pour soutenir ce point de vue. Il pourrait se traduire par un élargissement du mouvement pour fédérer leurs homologues belges, portugais et susciter des groupements similaires dans d’autres pays Membres en vue de peser directement sur les décisions du Parlement. L’énorme sympathie que ce mouvement a généré en France, bien au-delà de ceux qui se sont mobilisés et ont manifesté, donnerait, en théorie, une option à l’électeur (et notamment aux abstentionnistes) de ne pas limiter son choix entre : d’une part, le carcan d’une « Union des règles » défendue par les partis europhiles traditionnels et, d’autre part, celui des partis extrémistes qui voudraient récupérer la contestation sociale à leur profit pour faire avancer leur agenda de démantèlement de l’Union (dont la grande majorité des français ont clairement indiqué il y a 18 mois qu’ils n’en voulait pas).

Cette option offre au Président Macron l’opportunité de confirmer le cap du renforcement de l’Union: œuvrer pour une « Union qui protège » économiquement, socialement et militairement, à cause – plutôt que malgré – la pression exercée par son opinion publique. Il s’agit d’un pari audacieux, alors qu’il se trouve de plus en plus isolé en France et au plan international. Cela reflète cependant une réalité incontournable : les objectifs des gilets jaunes ne seront jamais atteints en cas de démantèlement de l’Union et de l’€. L’implosion de l’UE implique de passer par les affres d’une crise d’autant plus profonde que nous sommes devenus, consciemment ou non, totalement interdépendants les uns des autres.

La capacité de faire des aspirations des gilets jaunes le fondement d’une nouvelle espérance et de donner un sens original et mobilisateur aux objectifs du projet européen dans un contexte géopolitique incertain, est souligné par l’intervention du Président du Conseil Européen, Donald Tusk, au sommet de Bratislava en septembre 2017 lorsqu’il déclare : « Les citoyens attendent à juste titre de leurs dirigeants que ces derniers protègent l’espace dans lequel ils vivent et assurent leur sécurité. Si la conviction selon laquelle nous avons abandonné cette responsabilité venait à se renforcer, ils commenceront à chercher d’autres solutions. »

En effet, il est évident que chercher une satisfaction purement « nationale » des revendications entrerait rapidement en conflit avec les prescrits européens comme cela a été mis en évidence dans le cas italien. C’est pourquoi il convient d’ajouter, à tout le moins, un cinquième sujet au « grand débat citoyen » préconisé par le Président, à savoir : « L’Europe pourquoi faire ? Et, la place de la France en son sein ».

Seule la prise en compte de la dimension européenne de nombreux problèmes qui se posent peuvent éviter le repli sur soi avec l’apparition de relents xénophobes, antisémites, homophobes, etc. qui véhiculent le rejet et la haine de l’autre et qui débouchent inexorablement sur un régime autoritaire à l’antipode des idéaux de liberté, égalité et fraternité dont s’enorgueillit la France à très juste titre.

Le support « populaire » dont bénéficient les gilets jaunes est un coup de semonce – encore pacifique – qui oblige l’ensemble de la classe politique de se remettre en cause. La confiance dans la « démocratie » doit être rétablie par des changements de comportements (et là où il le faut, institutionnels) tant en France qu’au niveau européen. Les élections européennes offrent l’occasion unique de réanimer l’esprit de solidarité et de responsabilité collective qui a présidé à 70 ans de paix entre ses Membres.

Dans un monde devenu hyper connecté et interdépendant où aucune nation européenne ne peut plus se dire « souveraine », donnons aux citoyens un choix clair entre :

« Reprendre en main notre propre destinée », en partageant la souveraineté aux différents niveaux de pouvoir requis, comme l’a si bien exprimé la Chancelière Merkel, et
« Renforcer notre vassalisation inexorable » aux dictats du dollar américain ou aux ambitions impérialistes des nouvelles grandes puissances.

Plus que jamais, les idées véhiculés par les gilets jaunes et les enjeux des élections européennes se trouvent associées. En Mai prochain, il incombera à chaque citoyen d’exercer ses responsabilités d’électeur et d’assumer les conséquences du résultat des urnes.

Bruxelles, le 31 décembre 2018

Paul N. Goldschmidt