Il y a un large consensus pour estimer que le Brexit n’est ni bon pour la Grande-Bretagne ni pour l’Union. Cependant, les conséquences seraient particulièrement néfastes pour le Royaume-Uni et carrément désastreuses en cas de sortie sans accord.

Du côté de l’Union, on regrettait le départ et on reconnaissait les contributions significatives des anglais. Cependant, ceux qui voulaient accélérer l’éclosion d’une « Union toujours plus étroite » pensaient que leur départ pourrait donner une nouvelle impulsion à l’intégration dont le dernier acte majeur – toujours inachevé – remontait à l’introduction de la monnaie unique en 1999.

Parallèlement à ce blocage institutionnel, les premières années du nouveau siècle ont été marquées par le renforcement de l’opposition à la mondialisation. Cela s’est traduit par la monté en puissance de partis nationalistes et populistes, surtout dans les pays développés où la concurrence des pays émergeants et l’accélération des progrès techniques ont été particulièrement ressenties, laissant au bord de la route ceux dont les emplois devenaient obsolètes ou exigeaient des compétences accrues.

Aux Etats-Unis ainsi qu’au sein de l’Union Européenne, le credo d’un progrès continu qui assurerait une vie meilleure aux générations montantes s’est estompé, Cela a conduit d’abord à la stagnation et ensuite à la régression du niveau de vie des classes de la population les plus vulnérables, s’étendant successivement pour englober les classes moyennes. Simultanément, à l’autre extrémité du spectre, la richesse crée profitait aux travailleurs qualifiés et surtout aux détenteurs de capitaux. La liberté de mouvement des capitaux, érigée en dogme absolu, engendrait une surenchère de la part des gouvernements pour les attirer en permettant à leurs détenteurs de se soustraire (en général) en toute légalité aux impératifs de solidarité qui forment la base de la cohésion sociale.

L’explosion des inégalités a fortement contribué au sentiment d’injustice qui a sous-tendu le mouvement des « Gilets Jaunes » qui a fait irruption de façon inattendue en France à la mi-novembre prenant de court non seulement le gouvernement mais l’ensemble des partis politiques et les corps intermédiaires dont les syndicats.

Une des conséquences du mouvement a été d’arrêter net les efforts du Président Macron visant à relancer l’agenda européen, le forçant à se concentrer sur sa politique intérieure. Le discours d’une Europe « qui protège » économiquement, socialement et militairement est devenu inaudible même si, rationnellement, il est le seul qui, à terme, garantit la prospérité et la préservation des valeurs de l’Union au sein d’un monde en pleine mutation et prémuni les Pays Membres d’une vassalisation à l’égard des grandes puissances et en particulier des Etats-Unis.

La situation qui se développe en France doit s’analyser dans le contexte européen où déjà dans certains pays les populistes/nationalistes sont au pouvoir ou occupent une place significative sur l’échiquier politique, ce qui force les partis traditionnels – sur la défensive – à tenir compte de leurs revendications. On peut déjà entrevoir les tensions inévitables qui surgiront entre le gouvernement français et l’Union, si la pression du mouvement des « gilets jaunes » débouche soit sur des réformes qui mettent en cause l’équilibre déjà fragile des comptes publics soit sur une amplification du mouvement contestataire mettant en danger la paix civile.

Dans un cas comme dans l’autre, les effets de contagion sont à craindre ce qui ne manquera pas de contaminer rapidement les marchés financiers. Une nouvelle crise de l’Eurozone trouvera les gouvernements et la BCE largement démunis, les premiers étant significativement plus endettés qu’en 2008 et la BCE ayant déjà gonflé son bilan par des achats massifs de dettes souveraines alors qu’elle ne dispose d’aucune marge de manœuvre sur les taux d’intérêt.

Dans ce contexte, où il y a un manque évident de volonté politique, il est difficile d’entrevoir une sortie par un renforcement des mécanismes de solidarité européenne, pourtant nécessaires, désirables et disponibles, comme ce fut le cas en 2012 puis en 2015.

Or, l’urgence à laquelle nous sommes confrontées n’est plus essentiellement de nature financière mais se reporte rapidement sur le plan des libertés et de la vie démocratique. Celles-ci seraient inévitablement durement mises à l’épreuve dans le cadre d’un rétablissement des frontières internes et des monnaies nationales créant une crise aux ramifications planétaires

C’est pourquoi, faisant abstraction de toutes les polémiques autour du Brexit, que ce soit en Grande Bretagne ou au sein des 27 Pays Membres, la priorité absolue doit être de favoriser le maintien du Royaume-Uni au sein de l’Union, se basant sur la récente décision de la Cour de Justice qui autorise la Grande-Bretagne à retirer sa notification de retrait au titre de l’Article 50 du TFUE et de rétablir le statu quo ante.

Une telle démarche irritera sans aucun doute un grand nombre de citoyens dans les 28 pays de l’Union qui trouveront des raisons pertinentes pour s’y opposer. Pour ma part, quelles que soient les réserves que j’ai pu avoir, je pense que la présence du Royaume-Uni au sein de l’Union servira à renforcer le rempart que nous devons tous défendre contre les dérives nationales-populistes qui nous guettent.

Bruxelles, le 19 décembre 2018

Paul N. Goldschmidt