Le coup de gueule de Bernard Henri Levy, le 11 janvier, lors de l’émission « 24 heures Pujadas » sur LCI, portant sur la crise des gilets jaunes et sur l’Europe, est à la fois bienvenu et salutaire.

Sa constatation que seule l’Union Européenne (réformée) peut apporter une réponse crédible aux défis auxquels les Pays Membres sont confrontés dans l’environnement géopolitique hostile actuel (Trump, Poutine, Erdogan, Xi, etc.) souligne, à contrario, l’impuissance des partis politiques nationaux à formuler des propositions constructives.

Que ce soit pour affronter les problèmes de l’immigration, de l’environnement, de la défense, de la monnaie, des politiques économiques et sociales etc., toute solution qui prône la primauté de la « souveraineté nationale » dans ces matières implique une conséquence incontournable : le rétablissement des frontières « nationales » et leur contrôle, ce qui équivaut à déconstruire le Marché Unique et donc l’UE.

Le spectacle d’impréparation et de chaos que donne la Grande-Bretagne à 11 semaines du Brexit devrait servir d’avertissement sérieux à tous ceux qui font de l’incapacité des gouvernements des Pays Membres à faire avancer le projet européen la preuve que son abandon constitue une alternative non seulement viable mais également souhaitable.

L’Union a acquis une réputation de se reprendre et même d’ « avancer » en cas de crise. Mais alors que la solidarité – fortement conditionnée – s’est affirmée dans le soutien de Membres en difficultés (notamment financières), la structure institutionnelle de l’Union, gouvernée par les traités, n’est pas du tout adaptée à intervenir dans des crises politiques « nationales ». Les difficultés (impossibilité ?) de mettre en œuvre les articles du traité censés préserver la démocratie en Pologne, en Hongrie ou en Roumanie en fournissent la démonstration.

C’est ainsi que crise des « gilets jaunes », qui véhicule certaines revendications qui sont incompatibles avec les obligations françaises envers l’Union, peut se transformer en une crise existentielle pour l’UE. En effet, le Président Macron, un des piliers d’une Union qui « protège » et défenseur d’une « souveraineté européenne », se trouve totalement absorbé par le grand « débat national » qui n’a même pas retenu l’ « Europe » parmi les grands thèmes de la consultation! Ses partenaires europhiles dans les Pays Membres, sont aussi affaiblis suite à une série de victoires – ou d’avancées significatives – des partis populistes dans leurs pays respectifs.

Dans la foulée, le Président devra confronter la suite qu’il conviendra de donner au débat ; dans l’intervalle, il laisse le champ libre au « Rassemblement National » de Marine Le Pen qui, capitalisant sur le désamour de l’opinion publique pour le pouvoir en place, est déjà en tête des sondages. Elle fait miroiter le pouvoir qu’exerceront les partis europhobes au sein de la nouvelle Assemblée en partenariat avec les représentants des partis populistes italiens, allemands, autrichiens, hongrois, etc. Or, leur seul lien est l’euroscepticisme et le désir de rétablir leur souveraineté nationale respective, précisément dans les domaines identifiés par BHL comme devant faire l’objet d’une « souveraineté partagée ». Les partis europhiles se taisent dans toutes les langues, incapables de construire un programme de réformes cohérentes dont l’Union a un besoin criant.

La tâche du Président français se trouve, de surcroit, compliquée par le caractère émotionnel de certaines revendications, engendré par les années de frustrations pendant lesquelles la caste politique est apparue comme évoluant hors-sol, ignorant – voire méprisant – l’électeur.

L’exploitation des résultats du débat national prendra nécessairement du temps, notamment si elle devait se traduire – ce qui est probable – par une réforme constitutionnelle, par exemple pour valider le principe d’un Referendum d’Initiative Populaire ; il conviendra d’en spécifier les modalités : qui valide « la » ou « les » questions posées ? Quel seuil de participation des inscrits et quelle majorité sont nécessaires pour rendre le résultat contraignant, etc. ? De même, une proposition de modification de la loi électorale doit être adoptée au moins un an avant le scrutin et ne pourrait donc s’appliquer en cas de dissolution anticipée, comme réclamée par de nombreux contestataires.

Il est donc peu probable que le Président trouve le temps de s’impliquer à fond dans la campagne électorale européenne alors qu’il s’est engagé à participer au « grand débat » dans chaque région et de mener en parallèle les réformes inscrites dans son programme. Ces délais incontournables risquent de décevoir l’opinion publique et d’entretenir l’impopularité du gouvernement lors du scrutin européen, détournant la portée du vote en plébiscite pour ou contre le Président.

Les conditions semblent donc réunies pour affaiblir significativement les partis europhiles dans la nouvelle Assemblée strasbourgeoise. Sa possible paralysie pourrait rendre ses travaux difficiles (en particulier les compromis budgétaires), ainsi que compliquer les nominations de la nouvelle Commission, du Président du Conseil Européen, de la BCE et du Haut Représentant pour les Affaires Etrangères; ils risquent de faire l’objet de sordides tractations d’arrières salles, à l’opposé des réformes nécessaires à redonner un nouveau souffle au projet européen. Ce serait un clou de plus enfoncé dans le cercueil que les détracteurs de l’Union lui préparent et serait contraire aux intérêts de la grande majorité des citoyens des Pays Membres.

L’initiative de BHL, qui se propose de sillonner le continent à partir du début Mars pour faire valoir ses arguments en faveur d’une UE rénovée et sûre d’elle-même, doit non seulement être saluée, mais mérite d’être soutenue vigoureusement par tous ceux qui sont prêts à promouvoir les valeurs et la prospérité de l’Union. Je lui souhaite sincèrement d’avoir la chance de son côté !

Bruxelles, le 13 janvier 2019

Paul N. Goldschmidt