A moins de deux mois d’une sortie de l’Union « sans accord » par défaut, il faut – comme l’a suggéré Theresa May au Parlement – garder des nerfs solides pour engager la dernière partie de roulette dans laquelle les britanniques se sont engagés sans s’y être préparés adéquatement et sans ressources suffisantes ; il est temps de démasquer leur bluff!

Comme un boomerang, les slogans du Premier Ministre tels que « Brexit veut dire Brexit » ou « pas d’accord vaut mieux qu’un mauvais accord » viennent hanter ceux qui les ont proférés. A ce propos bravo à Charles Michel, qui a repris subtilement à son compte le deuxième de ces slogans.

En effet, contrairement à Madame May, la position du Premier Ministre belge s’appuie sur une alternative crédible : d’une part, ratifier l’accord de sortie négocié et, de l’autre, accepter une sortie sans accord ; cette deuxième option est jugée préférable à un compromis boiteux, destiné à sauver à tout prix la « période de transition » en repoussant les échéances et prolongeant d’autant les incertitudes. La précieuse unité des 27 serait ainsi protégée

Ce qui donne une importance particulière à la position de Charles Michel, c’est qu’on peut comparer la position de la Belgique (pays très exposé en cas de sortie sans accord) au sein de l’UE à celle de l’Irlande du Nord au sein du R.U. En faisant implicitement miroiter un veto belge à des concessions supplémentaires exigées par les anglais (l’unanimité étant nécessaire pour valider des changements à l’accord de sortie), le Premier Ministre a très habilement retourné l’argument contre ceux qui l’ont brandi, mettant la pression sur les parlementaires britanniques pour qu’ils ratifient l’accord négocié.

Dès le résultat du referendum, il est devenu apparent que la sortie du R.U. de l’Union était un évènement dont il s’agissait de limiter les conséquences négatives. Cela avait des implications très différentes pour les parties :

• La Grande-Bretagne avait l’ambition de récupérer la souveraineté qu’elle partageait avec les 27 autres Membres, tout en conservant un accès maximal à son plus proche et important « marché ». Cependant, il est rapidement apparu que cette posture, vantant « la reprise en main » de sa destinée, était largement virtuelle : « isolée» le R.U. ne fait pas le poids dans une négociation avec ses interlocuteurs plus puissants ; de surcroit, le poids géopolitique réel que le R.U. exerçait au travers de sa qualité de Membre de l’UE était compromis.
• L’UE privilégiait les avantages d’une souveraineté partagée qui garantissait pour ses Membres leur accès réciproque et exclusif au « marché unique » ; de surcroît, cela les dote d’un pouvoir de négociation collectif efficace vis-à-vis de leurs partenaires commerciaux. Il leur était dès lors interdit d’octroyer des avantages comparables à des « non-membres ».

Il est intéressant de constater que depuis le vote sur le Brexit, le contexte géopolitique et économique (Trump, montée en puissance de la Chine, guerre(s) commerciale(s), compétition technologique, etc.) ont profondément modifié le positionnement des partis dits nationaux-populistes vis à vis de l’Union, les conduisant à amender leur rhétorique « europhobe » en faveur d’un discours proposant – au moins superficiellement – une Europe « réformée ».

Ce développement est particulièrement significatif à la veille des élections européennes où l’opposition entre les partisans d’une « Union toujours plus intégrée » (les progressistes) et ceux qui défendent une « Europe des Nations » (les conservateurs/nationalistes) sera le principal enjeu. Cette évolution a été largement ignorée par les négociateurs anglais qui, obnubilés par les conséquences domestiques du Brexit, ne se sont pas rendu compte que l’issue des négociations était un facteur secondaire pour l’UE, comparé à la nécessité de ne pas compromettre sa capacité de se réformer en profondeur.

C’est pourquoi, alors que la possibilité de demander l’extension de la période de négociation pour une période pouvant aller jusqu’à 12 mois semble gagner du terrain à Londres, cette alternative (nécessitant l’unanimité des 27 et l’accord du PE) pose de sérieux inconvénients pour l’UE : elle implique, en effet, une participation du R.U. aux élections européennes, risquant d’augmenter temporairement le poids de la représentation des eurosceptiques (dont on prévoit de toute façon un renforcement) au Parlement Européen ; ceci interviendrait précisément au moment où les questions sensibles du budget pluriannuel de l’UE et des nominations de la nouvelle Commission, des Présidents du Conseil Européen, de la BCE et du Haut Représentant de la Politique Etrangère seront débattues. Par contre, une extension limitée à la fin juin (fortement opposée par l’industrie) ne se justifierait que pour laisser le temps de ratifier les accords intervenus : cela limite les options disponibles à la ratification de l’accord existant ou à une version amendée de la « déclaration politique », accordant des garanties supplémentaires au traitement futur de la question vexatoire du « back stop ».

L’extension du délai pour permettre des élections législatives ou un second referendum semble peu probable. On voit difficilement comment les partis Conservateur et Travailliste s’accorderaient en interne sur leurs programmes respectifs (pour ou contre le Brexit, offre d’un referendum ?) sans risquer l’éclatement ou surmonteraient les craintes de désélection des députés qui apporteraient leur soutien à la tenue d’un referendum. De surcroît, l’UE exigerait – à minima – des engagements fermes sur la mise en œuvre des résultats de la consultation.

Il devient maintenant de plus en plus clair que Madame May joue la montre pour forcer l’acceptation de « son » accord malgré le rejet historique de celui-ci en janvier dernier, ce qui rend cet espoir aléatoire. De même, un accord de circonstances avec les travaillistes sur une relation future liant étroitement le R.U. à l’UE risque d’engendrer la rupture du parti conservateur (et des travaillistes) et viole les « lignes rouges » proclamées par Madame May.

Cette situation augmente donc considérablement les risques d’une sortie « sans accord » par défaut, alors que toutes les parties reconnaissent les dommages considérables d’un tel scénario.

Quelle que soit l’issue – aujourd’hui totalement imprévisible – il faut remercier les britanniques d’avoir mis en évidence les aléas liés à une sortie de l’Union. Il incombe aux 27 pays Membres d’en tirer les leçons et d’accélérer les réformes nécessaires pour rendre au projet européen sa capacité d’enchanter l’esprit des citoyens en faisant la preuve que, dans ce monde multipolaire et dangereux, seule un Union renforcée peut les protéger et leur ouvrir des perspectives d’épanouissement à la hauteur de leurs rêves de paix, de liberté et de prospérité.

Bruxelles, le 14 février 2019