Après le vote hier soir (13 octobre) à la Chambre des Communes, je n’ai pas résisté à la tentation d’exprimer mes prévisions sur ce qui va se passer, sachant pertinemment qu’elles seront en toute probabilité dépassées dans les jours sinon les heures qui suivent !

Une première remarque s’impose : malgré le vote, une sortie de la Grande-Bretagne de l’UE « sans accord » le 29 mars demeure, pour l’instant, la seule possibilité à moins qu’une des deux alternatives suivantes n’est adoptée formellement avant l’expiration du délai prévu par l’application de l’Article 50 du TFUE.

a) Un vote de la Chambre des Communes annulant la notification du retrait de l’Union prévu par l’Art.50 et la transmission de cette décision par le gouvernement au Conseil Européen. Je considère cette possibilité comme hautement improbable étant donné que l’alternative d’un second referendum (voir ci-dessous). serait jugé préférable sur base de considérations de « légitimité démocratique »

b) Un vote enjoignant l’Union Européenne (nécessitant l’unanimité du Conseil et la ma-jorité du Parlement) de prolonger la période de négociation de deux ans prévue par l’Art.50. Je considère que c’est l’issue la plus probable, sujet aux considérations suivantes :

Toute demande de prolongation de l’appartenance de la Grande-Bretagne à l’Union devra spécifier sa durée et son objet : il y un choix entre deux options :

a) Une courte extension limitée au maximum au 30 juin 2019. Cette alternative im-plique que le Parlement britannique ait adopté – avant le 29 Mars – le Traité régissant la sortie du R.-U. de l’Union (« Withdrawal Agreement ») dans sa forme actuelle ainsi que la « Déclaration politique » (non contraignante) qui l’accompagne, soit dans sa dernière formulation (plan du Premier Ministre) ou dans une forme plus élaborée, spé-cifiant les préférences du Parlement pour la « relation future » (accord trans-parti). Cette dernière possibilité s’apparenterait à un mandat pour encadrer les négociations sur la relation future avec l’UE (similaire au mandat du Conseil Européen conféré à la Commission).

Cette option pourrait envisager la tenue d’un referendum confirmatoire, offrant au ci-toyen le choix entre le plan adopté par le Parlement et le maintien du R.-U. dans l’UE. Cela nécessite la tenue du referendum avant le 20 Mai et la préparation d’une partici-pation aux élections européennes au cas où le maintien dans l’UE l’emporte.

Une telle procédure serait en principe favorablement accueillie par l’UE et ouvri-rait la voie, le cas échéant, à une sortie ordonnée de la Grande-Bretagne de l’Union.

b) Une plus longue extension pouvant se prolonger jusqu’au plus tard fin 2021. Cette alternative implique impérativement la participation du R.-U. aux élections euro-péennes en mai prochain et de se plier aux autres conditions qu’exigerait l’UE. Parmi les désavantages de cette procédure, il convient de noter que les négociations sur la relation future ne peuvent commencer avant que le R.-U. ait formellement quitté l’Union. Cela prolonge d’autant la période d’incertitude avec tous les inconvénients économiques, financiers et sociaux qui s’y rapportent. En fait il ne semble pas qu’il y ait de raisons valables pour entériner une prolongation qui dépasse quelques mois, d’autant plus que le coût supporté par la Grande-Bretagne s’alourdira immanquable-ment avec le passage du temps.

Il y a, cependant, un argument politique dirimant supplémentaire qui s’oppose à cette option : la participation anglaise perturberait singulièrement la campagne électorale et l’élection des 72 députés britanniques compliquerait significativement les luttes de pouvoir au sein du futur Parlement et ce au moment même où il lui incombe les tâches cruciales de confirmer les nominations de la nouvelle Commission ainsi que celles de détenteurs d’autres positions clef dans les institutions européennes. Il est vraisemblable que les deux principaux partis (PPE et S&D) perdraient leur majorité, entraînant la nécessité de former une coalition plus large de partis « europhiles » ou de faire des compromis avec des formations « eurosceptiques ». Dans le premier cas, cela éliminerait toute opposition constructive « europhile », et renforcerait la position du camp des nationalistes/populistes comme seule force d’opposition. Dans l’autre cas de figure, cela conduirait au blocage de l’institution empêchant toute tentative de réforme de l’Union et affaiblissant d’autant la perception de son utilité dans l’opinion publique ; de surcroît, cela compromettrait sa stature (et celles de ses 27 Membres) sur la scène internationale.

Ces arguments rendent, de mon point de vue, hautement improbable que l’on puisse obtenir l’unanimité nécessaire au Conseil Européen pour permettre une longue extension de la période de négociation prévue par l’Article 50.

Conclusion :

Dans ce feuilleton à constant rebondissements et pétri d’une concurrence d’egos démesurés, de préjudices et de dogmes dans laquelle peu d’attention est porté à l’intérêt général au détriment de calculs politiciens ou d’ambitions personnelles, la possibilité de faux pas conduisant in-intentionnellement à une sortie « sans accord » est peut-être sur le point de devenir l’issue la plus probable. Eviter une telle situation est clairement entre les mains du Royaume-Uni ; il est plus que temps d’abandonner les postures, le bluff ou les faux espoirs (assouplissement de la position de l’UE) et que le Gouvernement et les Membres de la Chambre des Communes prennent leurs responsabilités.