Alors que les élections au Parlement Européen tentent – sans grand succès – de capter l’attention de l’opinion publique au détriment du Brexit et des Gilets Jaunes, le débat se cristallise autour d’un choix opposant la position agressive des partis eurosceptiques en pleine expansion, et la campagne défensive menée par les formations europhiles – encore majoritaires – qui peinent à justifier les accomplissements de l’Union au cours des 70 dernières années. La polarisation du débat a largement tué toute tentative de promouvoir une vision capable de réveiller l’intérêt du citoyen dans le projet européen, comme la prévision d’un nouveau record d’abstentions lors du scrutin le démontre.

Un aspect particulièrement dérangeant de cette situation réside dans le fait que les partis eurosceptiques, qui – ouvertement ou implicitement – œuvrent en faveur du démantèlement de l’Union, se laissent manipulés, sciemment ou non, par des puissances étrangères (Etats-Unis – Chine – Russie) ou des intérêts privés (entreprises multinationales) dont l’objectif est de dominer un continent européen fragmenté et impuissant en le réduisant au statut d’un marché lucratif de consommateurs. Si ces efforts sont couronnés de succès, les partis qui préconisent la suprématie de la « souveraineté nationale » seront responsables de la substitution d’une – trop timide – « souveraineté partagée » au niveau de l’Union (représentée, par exemple, par la politique monétaire au sein de l’UEM ou encore par les pouvoirs limités du Parlement Européen), par une vassalisation de leurs « Etats-Nations souverains » aux principales puissances politiques et économiques du globe.

Cette vassalisation est déjà effective dans deux domaines spécifiques :

D’abord en matière de défense, où l’OTAN, dominé par les Etats-Unis, a procuré à partir de 1949 un bouclier contre l’Union soviétique, permettant à ses autres Membres de négliger leurs dépenses militaires en faveur du financement préférentiel de l’Etat-providence. Les Etats-Unis ne sont clairement plus disposés à payer seuls la facture ; l’UE est le seul échelon où une alternative crédible peut se construire. Le partage équitable la charge financière au sein de l’OTAN réduira progressivement la dépendance de l’UE vis-à-vis des Etats-Unis et lui permettra, à terme, de poursuivre des politiques indépendantes ou des alliances alternatives, si celles-ci apparaissaient conformes aux intérêts de ses citoyens. Il est évident qu’aucun des 28 Pays Membres actuels n’est en position de mettre en œuvre indépendamment, une politique de défense « souveraine » sans se soumettre, par le jeu d’alliances, aux injonctions d’une puissance étrangère.

Le deuxième domaine est la soumission de l’ensemble du globe au pouvoir exclusif du dollar américain, exprimé par sa qualité de principale monnaie de réserve ainsi que par son utilisation quasi incontournable comme moyen de payement international de choix. Ce pouvoir « exorbitant » est très bien documenté dans l’article paru ce 26 avril dans le Financial Times(1) qui identifie le renminbi, plutôt que l’€, comme le rival potentiel du $ à terme. Bien que la possibilité d’utiliser le $ comme « arme de destruction massive » existe depuis longtemps (dans les années 1960 le Secrétaire au Trésor Connolly déclarait déjà : « le dollar est notre monnaie et votre problème »), ce n’est que récemment qu’il a été « armé » : d’abord par Barak Obama au travers des amendes infligées aux banques pour l’utilisation du $ en violation des sanctions américaines et, plus récemment, par Donald Trump pour soutenir ses efforts de mettre l’Iran à genoux dans le cadre du dossier de prolifération nucléaire.

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1)https://www.ft.com/content/bfe22922-5ab8-11e9-939a-341f5ada9d40?segmentId=e290fb57-33d0-1ede-79c6-9ee84234f3e2

Il devient évident que faire de l’€ une devise totalement indépendante pouvant rivaliser avec le $ (l’€ bénéficie encore d’avantages substantiels par rapport au renminbi) doit devenir une priorité absolue si l’Union Européenne, ses Membres ou tout Etat souverain veut échapper aux ukases de Washington. La création d’un système de payements multilatéral qui offre un réel choix est la seule alternative à
l’unilatéralisme américain. Seuls, les 28 Etats Membres de l’UE ont la capacité d’imposer, collectivement, l’€ comme alternative crédible au $ américain.

Il s’ensuit qu’afin d’échapper à la subordination au dollar américain, l’Union Européenne doit d’urgence compléter l’Union Economique et Monétaire afin de dissiper tout doute possible quant à la pérennité de la monnaie unique. Ceci implique la création d’un Pouvoir Exécutif qui aurait pour mandat, en coordination avec la BCE, d’exécuter les politiques monétaires, économiques et fiscales de l’Eurozone. Mettre cela en pratique est incompatible avec les programmes des partis populistes mais le refus implique le démantèlement de l’€ et des conséquences désastreuses.

L’importance de cet objectif devrait, à elle seule, être suffisamment persuasive pour convaincre la grande majorité des citoyens de rejeter les appels des partis populistes dont les programmes empêcheraient précisément la reprise en main de la « souveraineté nationale » qu’ils prétendent vouloir recouvrer ; ces contradictions internes ne sont pas suffisamment explicitées dans le cadre du débat électoral, alors qu’elles constituent un argument irréfutable.

Cela peut également expliquer pourquoi Trump paraît tellement désireux de faire échouer l’UE et aussi comment son appui aux nationalistes – par ses tweets ou par Steve Bannon interposés – constitue une ingérence inacceptable dans les affaires intérieures de l’Union! En fin de compte, les populistes qui accueillent le support verbal, financier et/ou informatique de grandes puissances étrangères, flirtent dangereusement avec l’accusation de conspiration avec des intérêts étrangers.

Dans une seconde étape, l’Eurozone devrait inclure l’ensemble des Pays Membre (comme prévu par le Traité) dans l’exercice d’une souveraineté conjointe, non seulement dans les domaines de la défense et la monnaie, discutés ci-dessus, mais également dans ceux des affaires étrangères, de l’immigration, de l’environnement, etc., tout en assurant la dévolution aux Pays Membres et à leurs sous-ensembles respectifs, de tous les pouvoirs qui s’exercent plus efficacement à ces niveaux de pouvoirs, dans le stricte respect du principe de subsidiarité.

Il ne fait aucun doute que l’ambition de faire de l’UE une puissance souveraine à l’échelle du globe implique l’acceptation de sacrifices qui ne sont envisageables qu’avec une plus grande solidarité entre ses Membres. L’Union constitue néanmoins l’entité économique la plus riche au monde et devrait, à ce titre, être pleinement capable d’assumer ses responsabilités en matière de protection de ses citoyens sans devoir sous-traiter des attributs vitaux de sa souveraineté (la défense et la monnaie) à des tiers.

En conclusion, les enjeux des élections européennes ne doivent pas être vus comme un choix entre une Union intégrée où la souveraineté est partagée par ses Membres d’une part et une Union assurant une coordination ad hoc entre Membres légalement indépendants de l’autre, mais plutôt un choix entre une Union intégrée puissante et la soumission de chacun des Etats « indépendants » à la domination de puissances politiques et /ou économiques étrangères. Vu sous cet angle, il reste un vaste éventail de partis soutenant l’idée de la création d’un véritable « demos » européen.