L’autosatisfaction manifeste avec laquelle Martin Selmayr évalue le « job » de Commission Juncker manque singulièrement de retenue dans le contexte actuel de l’Etat de l’Union.

Donnons quitus à la Commission pour les actions entreprises et complétées dont le nombre mérite sans doute de figurer, à côté de tant d’autres statistiques inutiles, dans le livre des records de Guinness ! En cette veille d’élections on aurait de la difficulté à trouver un électeur qui pourrait citer une seule de ces mesures dont il a conscience qu’elles ont réellement affecté sa vie au cours des cinq dernières années (avec peut-être l’exception de la fin du roaming en 2017).

Du côté positif, citons encore la compétence avec laquelle la Commission (et la task force dirigée par Michel Barnier) a mené le mandat de négociation du « Brexit », même si la conclusion d’un accord final demeure l’apanage du Conseil et du Parlement. Les tergiversations ayant conduit à la participation du Royaume-Uni aux élections européennes sont, cependant, porteurs de graves dysfonctionnements de nature à fragiliser davantage les institutions de l’Union, laissant potentiellement un lourd héritage à la future Commission.

Mais c’est à l’aune des ambitions déclarées en 2014 qu’il convient de mesurer les résultats : le Président affirmait alors que c’était la « Commission de la dernière chance » et que « sa » Commission serait plus « politique ».

Portons au crédit de la Commission une ébauche d’une politique de défense qui, si elle demeure embryonnaire, marque néanmoins un tournant dont il faut se féliciter. Il faut cependant déplorer que la Commission n’ait pas pu faire prévaloir les intérêts de l’Union dans le dossier du remplacement des chasseurs bombardiers dans plusieurs Pays Membres. Un progrès tardif est aussi noté dans l’accélération de la mise en œuvre d’un « Frontex » renforcé mais où la frilosité des Etats Membres plombe encore lourdement la rationalisation du traitement de l’immigration au niveau européen, malgré les efforts méritoires de la Commission.

Au débit, par contre, il faut constater les progrès considérables engrangés par les partis nationaux-populistes durant le quinquennat ; on peut donc conclure que cette « dernière chance » n’a manifestement pas été saisie et qu’objectivement, on se trouve dorénavant confronté dans l’immédiat aux choix qui décideront de la pérennité de l’Union. La Commission sortante n’a pas contribué de façon significative à préparer et orienter les changements nécessaires qui passeront nécessairement par une révision des traités, perpétuellement différée.

L’apparition de nouveaux clivages et/ou fractures, tant au sein qu’entre Pays Membres, annoncent une recomposition (et fragmentation) des forces politiques en présence ce qui affectera de façon importante la composition de majorités au sein du futur Parlement Européen. La Commission (dont les pouvoirs en la matière sont limités) n’a aucunement appréhendé ces développements (pas plus que les gouvernements des Pays Membres) pour porter à l’attention de l’opinion publique les bienfaits incontestables qu’apportent l’Union. Les interventions de Putin et de Trump sur la scène internationale ainsi que les péripéties entourant le Brexit offraient, pourtant, de multiples occasions de démontrer la valeur ajoutée incontestable de l’UE pour la protection et la sécurité de ses citoyens et de sa pertinence incontournable pour gérer les questions d’environnement, d’immigration, de politique étrangère et commerciale, de la transformation énergétique, de la digitalisation, etc.

Il y a eu aussi peu de progrès dans le dossier clef de l’UEM, démontrant une fois de plus l’incapacité de faire progresser cette pièce centrale du dispositif communautaire en dehors de la pression crée par une crise aigüe ! D’autres politiques, annoncées à grand renfort de publicité, tels que l’Union des Marchés de Capitaux ou le Plan d’Investissement Juncker ont souffert d’une conception initiale inaboutie, limitant la première à une mise à jour du « Plan d’Action des Services Financiers » datant du début des années 2000 et la seconde à un redéploiement de ressources existantes plutôt qu’une stimulation d’investissements nouveaux.

On peut donc estimer que le bilan de la Commission reflète très exactement ce que le Conseil l’a « autorisé » à faire ce qui a fortement renforcé son caractère « administratif » au détriment de ses ambitions « politiques ». L’exemple de la fusion Alsthom-Siemens est emblématique à cet égard, où le traitement « technico-administratif » du dossier a éclipsé toute vision « politico-stratégique » des enjeux de l’opération.

Si le résultat des élections au Parlement Européen confirme la poussée eurosceptique et la fragmentation des forces politiques en présence, la nouvelle Commission se trouvera confronté à une situation apte à restreindre sévèrement sa capacité d’action. Or une paralysie des institutions, qui est susceptible de se prolonger au moins jusqu’à la résolution finale du Brexit, ne fera qu’accentuer le clivage entre bénéficiaires et perdants des mutations profondes qui traversent nos sociétés et retardera – peut-être de façon irrattrapable – la mise en œuvre des politiques nécessaires à y remédier, accentuant la dépendance de l’UE face aux Etats-Unis et à la Chine.

En conclusion, s’il est profondément injuste de rendre la Commission Juncker responsables de la dégradation des rapports géopolitiques entre grandes puissances et de la résurgence d’idéologies aptes à alimenter à l’avenir des conflits dévastateurs, on ne peut, pour autant, juger que son bilan soit à la hauteur des ambitions formulées ou des espoirs qu’ils avaient fait naître.