Premiers enseignements pour l’Union et le Royaume-Uni

Commençons, pour une fois, par une excellente nouvelle pour l’Union Européenne : le taux de participation de 51% aux élections, en hausse de 25% par rapport à 2014, marque un tournant majeur dans l’opinion publique. Même si le scrutin n’a convaincu qu’un électeur sur deux de voter, il exprime de façon incontestable le rôle incontournable de l’Union dans la gestion de certaines matières proches des préoccupations des citoyens. Ce message est, comme suggéré dans mon précédent article, bien mieux assumé par la population que par ceux qui prétendent la représenter.

Ce revirement spectaculaire recouvre plusieurs tendances :

Le renforcement attendu des partis Eurosceptiques.

Malgré des écarts sensibles au niveau national, ce progrès a été moindre que prévu à l’échelle européenne. Etant donné leurs propres incohérences internes, la capacité d’influence de ces partis au Parlement Européen sera considérablement réduite. En effet, l’apparente conversion de certains d’entre eux en « réformistes européens» leur a probablement permis de retenir une partie de leur électorat ; cependant, les contradictions implicites à leurs programmes se heurteront rapidement aux exigences de la co-souveraineté dans les domaines de la défense, des affaires étrangères, de la monnaie, de la politique industrielle et numérique, de l’immigration, du climat, des normes, etc., soutenues par un nombre croissant de citoyens.

Dans la mesure où cette inversion de fond s’affirme, la mandature qui s’achève pourra rétrospectivement avoir marqué le nadir du désamour du projet européen et les élections de dimanche dernier l’apogée du « national-populisme » dans les urnes. C’est en ce sens qu’il convient d’interpréter la courte victoire en demi-teinte du Rassemblement National en France qui augure déjà de la défaite de Marine Le Pen aux présidentielles de 2022.

La percée spectaculaire des écologistes.

Le climat étant une des matières emblématiques où une souveraineté partagée s’impose au niveau européen, le renforcement de ce groupe au PE est de bon augure pour démontrer l’importance de l’Union dans la vie quotidienne du citoyen. La popularité des Verts et notamment son attrait pour les jeunes générations – jusqu’ici peu impliquées dans le projet européen – est de nature à transformer, non seulement les équilibres politiques au sein du PE, où le PPE et S&D ont perdu leur majorité historique, mais de se répercuter aussi au niveau de la composition de la Commission ainsi que d’impacter les orientations de certains gouvernements nationaux.

Le renforcement des partis libéraux et du parti du Président Macron.

Tout comme les Verts, le poids accru de cette Alliance contribuera au rééquilibrage des forces politiques au PE. Cette reconfiguration ne doit pas viser principalement une distribution plus représentative des postes clefs au sein de l’institution (présidence, vice-présidences, questures, présidences de commissions, rapporteurs etc.) bien que celle-ci risque de s’imposer dans un premier temps, mais devrait, au contraire, être saisie comme une opportunité de repenser le fonctionnement du Parlement et surtout de renforcer sa légitimité démocratique. Un des défis particulièrement ardu sera de trouver au sein de ce Parlement, peuplé largement de nouveaux élus, les personnes ayant les compétences, les connaissances et surtout l’expérience nécessaires pour peser sur les décisions et faire fonctionner harmonieusement l’Institution ; en effet, son mode opératoire diffère souvent significativement des habitudes au niveau national, comme le découvriront les 21 députés de LREM qui n’ont aucune expérience préalable du fonctionnement de l’UE.

La réforme du Parlement Européen.

Sans attendre une révision (indispensable) des Traités dont la mise en œuvre de l’agenda, la négociation et la ratification la rendent aléatoire dans un délai acceptable, le Parlement devrait se saisir des éléments dont elle a la maîtrise. Un premier objectif devrait être l’inversion de la logique qui préside à la formation des « groupes » politiques pour en faire de véritables partis « transeuropéens », libérés de la tutelle des partis (et gouvernements) nationaux dont leurs Membres actuels émanent. Ensuite, ces partis devraient négocier, après chaque élection, une plateforme législative majoritaire qui serait reflétée dans le choix du Président et des Membres de la Commission qui bénéficieraient aussi d’une légitimité renforcée. Il serait aussi souhaitable de proposer une Directive harmonisant le mode de scrutin aux élections européennes pour diminuer les distorsions dans la représentation des citoyens au sein du PE. Mettre en œuvre ces changements serait parfaitement en cohérence avec la volonté exprimée par l’électeur de promouvoir la souveraineté européenne dans les domaines où elle est plus efficace et renforcerait la visibilité de son action pour les citoyens. Ce système, mis en œuvre lors des prochaines élections, devrait éliminer certains inconvénients du modèle des « spitzenkandidaten » qui a constitué néanmoins un pas utile mais aujourd’hui dépassé dans la démocratisation de l’Union.

Impact du « Brexit » sur l’Union des 27.

Le résultat des élections européennes au Royaume-Uni (discutée ci-dessous), aura un impact significatif au niveau de l’UE à 27 dans les mois (et années) à venir. Chevauchant la période cruciale d’installation du nouveau PE, et les nominations aux postes clefs de l’UE, il est important que ce dossier ne vienne pas polluer ces procédures et retarder – peut-être irrémédiablement – la mise en œuvre d’une Union plus efficace, protectrice et proche du citoyen.

A ce titre, il paraît impératif de s’accorder sur la date du 31 octobre comme date butoir pour la sortie (ou non) de la Grande-Bretagne de l’Union. Cette décision devrait être prise lors de la réunion intermédiaire du Conseil Européen (à 27) fin juin et communiquée à Londres avant même que le choix du nouveau Premier Ministre britannique ne soit connu. Le seul motif d’une prolongation éventuelle du statu quo serait le vote par le Parlement Britannique instituant un referendum « contraignant » spécifiant sa date (avant fin 2019), les modalités du scrutin (participants) et la question posée. Cette possibilité d’entorse à la date butoir rejetterait clairement la responsabilité d’une sortie de l’UE « sans accord » sur le nouveau PM, quel qu’il soit. L’accord négocié avec le gouvernement de Madame May reste – inchangé quant à l’accord de sortie – sur la table jusqu’au 31 octobre.

Cette clarification, communiquée avant que le nouveau PE ne se réunisse le 2 juillet, limiterait sévèrement le pouvoir de nuisance des députés britanniques en son sein. A noter aussi que la sortie de l’Union « sans accord » par défaut est le fait soit d’une absence de demande de prolongation par le gouvernement britannique soit de l’absence d’unanimité au sein des 27 pour l’accorder.

Impact des élections européennes sur le Royaume-Uni.

Si le parti de Nigel Farage enverra le plus grand nombre de députés de n’importe quel parti national au PE, le vote à ces élections (à faible participation de 37%) fait ressortir un vote légèrement supérieur pour les partis favorables au maintien de la Grande-Bretagne dans l’UE. Néanmoins, la structure bipolaire traditionnelle du pouvoir en Angleterre est un champ de ruines, annonciateur d’une recomposition majeure du paysage politique aux conséquences totalement imprévisibles, pouvant aller jusqu’à la désintégration du Royaume-Uni lui-même. En effet, le vote Ecossais a reconfirmé sa préférence pour demeurer dans l’UE, demande qui deviendrait d’autant plus pressante qu’une sortie de l’UE sans accord s’imposerait..

Cette situation est désastreuse, principalement pour les Anglais eux-mêmes, mais n’est pas sans conséquences négatives pour l’Union. Les résultats du scrutin ont polarisé la campagne pour l’élection du nouveau PM, renforçant considérablement le risque d’une sortie de l’UE sans accord (d’où les mesures de précaution à prendre par l’UE mentionnées ci-dessus). Délaissant sans vergogne l’intérêt de l’Etat et des citoyens, la compétition s’articule autour du positionnement en vue d’élections législatives qui devraient suivre dans la foulée d’une sortie « sans accord ». La débâcle prévisible des Conservateurs amènerait soit les Travaillistes, eux-mêmes divisés, au pouvoir, soit une fragmentation de la représentation politique, introduisant la nécessité d’un gouvernement de coalition contraire aux habitudes. Le chaos serait d’autant plus grave que la participation du parti de Nigel Farage à une telle élection pourrait faire émerger pour la première fois en Grande-Bretagne un parti « nationaliste » de droite, idéologiquement proche de Donald Trump et d’autres partis du même acabit. Cela renforcerait le camp des Putin, Trump ou Xi qui, comme beaucoup de britanniques, considèrent l’UE comme un riche « marché de consommateurs » dont la fragmentation et le maintien du statut de « nain politique » les arrange.

Conclusion

Les élections européennes ont rendu un verdict plus encourageant que prévu, ce qui permet de relancer le projet européen sur de nouvelles bases. Le vœu d’une large majorité des citoyens, qui ont clairement démontré leur désir de « plus d’Europe » doit être rencontré. Il est impératif que cette opportunité ne soit pas galvaudée sur l’autel des ambitions personnelles et politiciennes et qu’elle fasse émerger une nouvelle génération de dirigeants pour mettre en œuvre les aspirations qui se sont exprimées.

Cela implique plus que jamais de mettre au centre des préoccupations l’éducation, l’environnement, et une plus grande justice sociale. Pour relever ce défi, l’Union doit mobiliser les moyens financiers, intellectuels et culturels dont elle dispose pour assurer la sécurité, la protection et la prospérité de ses citoyens,

Cette occasion, si elle n’est pas exploitée, ne se représentera probablement plus ; elle réactualise, à cinq ans d’intervalle, la prophétie de Jean -Claude Juncker sur la « Commission de la dernière chance ». Elle n’implique aucunement une atténuation des risques géopolitiques (y compris celle d’une crise financière planétaire) qui pourraient faire dérailler la relance du projet européen avant que ses avantages ne soient engrangés.

Il demeure, cependant, évidente que le repli sur soi et les politiques de haine et de discriminations ne peuvent préparer un monde vivable pour les générations futures que seul un esprit de solidarité – et de responsabilité qui l’accompagne – est capable d’engendrer.