Le renouvellement du Parlement et des dirigeants des Institutions doit créer une rupture et inciter à des initiatives hardies !

Les récentes élections européennes, dont les résultats témoignent d’un intérêt renouvelé de l’électeur pour le projet d’intégration européenne, imposent aux équipes qui se mettent en place une obligation de résultats. La situation géopolitique mondiale fragile (guerres commerciales – tensions dans le Golfe persique, immigration, Corée, Hong-Kong, etc.), ainsi que les problèmes internes de l’Union (Brexit, Italie, tensions franco-allemandes, populismes, etc.) démontrent que les réponses liées aux questions de défense, de politique étrangère, de sécurité, d’immigration, du réchauffement climatique ou encore de la gestion des affaires économiques et financières mondiales et nationales passent de façon incontournable par « plus d’Europe ».

Il est donc impératif de se saisir de l’occasion créée par le renouvellement des équilibres politiques issus des urnes et de l’installation de nouveaux dirigeants au sein de l’UE pour définir de manière volontariste un programme ambitieux pour les cinq ans à venir.

Quoique l’ensemble de ces problématiques soient liées entre-elles, les remarques ci-après se focalisent sur le parachèvement de l’Eurozone, dossier qui tend toujours à être reporté en dehors de périodes de crise aigüe. Or, considéré dans le contexte des menaces géopolitiques qui s’accumulent, il est loin d’être évident que les autorités seront en mesure de maîtriser une nouvelle crise, notamment si son origine n’est pas « financière » comme ce fut le cas en 2008. Les mesures de renforcement du système financier prises depuis dix ans sont certes bienvenues mais encore très insuffisantes et pourraient se révéler inadéquates, mettant en danger la monnaie unique et par effet d’osmose, la survie de l’UE elle- même.

Or, les premiers signaux émanant de l’Eurogroupe sont tout sauf prometteurs ! Réunis la semaine dernière les Ministres des finances se sont contentés d’un accord a minima, actant seulement un accord de principe sur un « budget de l’Eurozone » sans spécifier sa finalité, son montant ou son mode de financement. De surcroît, sa mise en œuvre devant s’étaler sur un nombre d’années, il est clair qu’un tel programme n’est pas près de rassurer les marchés sur l’existence de la volonté politique nécessaire à la pérennisation de l’€.

Une des conséquences immédiates de cette approche timorée est d’asseoir encore d’avantage la suprématie du dollar américain et les privilèges exorbitants qui l’accompagnent, rendant pérenne la vassalisation de l’Union au bon vouloir des Etats-Unis et exacerbant ses dissensions internes. Seule l’affirmation d’une souveraineté partagée (y compris monétaire) peut enrayer l’impuissance de l’Union à se faire entendre sur l’échiquier mondiale, comme cela n’est que trop visible dans la crise du Golfe où l’UE reste au balcon alors que c’est elle qui est la plus vulnérable à une interruption des livraisons de pétrole du Moyen-Orient.

Une difficulté supplémentaire, aisée à prévoir, est qu’au fur et à mesure que des progrès seraient réalisés, des tensions de plus en plus fortes se développeront avec les Pays Membres restés en dehors de l’Eurozone. Il est vraisemblable que ces difficultés se feront sentir principalement dans le cadre des négociations budgétaires où les accords pluriannuels et annuels seront d’autant plus difficiles à forger qu’il s’agira dorénavant de deux négociations séparées mais cependant interdépendantes. Ainsi sera accentuée la réalisation d’une Union à deux vitesses au sein de laquelle des compromis successifs seront de nature à affaiblir la structure de l’ensemble et à ‘contrecarrer la recherche de « protection » et de « solidarité » qui sont les moteurs essentiels qui animent ceux qui ont compris la nécessité incontournable d’une Europe qui parle d’une seule voix.

C’est la raison pour laquelle, avant de se lancer sur le chemin des « petits pas » implicite aux discussions en cours au sein de l’Eurogroupe, il serait plus constructif de remettre l’ensemble du processus en question dans le but d’éviter les écueils qui se profilent. Partant du constat que le processus doit se déployer sur une période grosso modo similaire à la durée de la nouvelle Commission (5 ans), ne conviendrait-il pas envisager d’intégrer au sein d’un seul et même processus global, l’obligation d’adhésion à la monnaie unique auquel tous les Pays Membres ont souscrit en adoptant le traité d’accession, et celui du parachèvement de l’Union Economique et Monétaire ?

Ainsi, la nouvelle Commission, se saisissant (enfin !) de son rôle de « gardienne des traités », ferait de l’extension obligatoire de l’UEM à tous les Pays Membres le cœur de son programme. La réalisation de cet objectif déboucherait in fine sur la disparition de l’Eurozone qui serait assumée entièrement par l’Union et dont l’€ serait la véritable monnaie unique irréversible.

Ainsi, le problème de la création d’un budget de l’Eurozone distinct est évité puisqu’il serait intégré automatiquement dans celui de l’Union, évitant les conflits d’intérêt entre les 27. Pendant la période de mise en œuvre, le budget de l’Union (renforcé progressivement) pourrait prévoir un chapitre consacré à l’assistance à la réalisation des programmes de convergence pour les pays candidats à l’UEM et un chapitre consacré au support en cas de difficultés (objet primordial du budget de l’Eurozone) pour ses Membres; tous auraient ainsi un intérêt partagé à la réussite du processus.
(Note : de nouveaux pays candidats à l’adhésion n’accéderaient au statut de Membres qu’une fois capables d’adopter l’€ car cela ferait dorénavant partie de l’acquis communautaire ; l’accession étant de ce fait rendue plus exigeante, l’ouverture du processus de négociation pourrait être moins polémique).

Une fois le processus achevé, l’ensemble des Pays Membres ayant adopté l’€, une partie du budget de l’Union pourrait (comme dans tout Etat souverain) être financé par l’émission d’obligations garanties par le budget et sécurisées à la fois par la garantie conjointe et solidaire des EM prévue dans le traité et par des « ressources propres » à développer en parallèle. Cette capacité accrue d’intervention pourrait progressivement aider les PM à respecter une obligation de budget en équilibre (comme aux Etats-Unis) et réduire leurs charges de financement direct du budget communautaire. Ainsi l’Autorité budgétaire deviendrait l’interlocuteur –jusqu’ici manquant – de la BCE pour le coordination de leurs politiques respectives, dotant enfin la monnaie unique d’une assise solide à la hauteur de sa vocation à devenir une alternative crédible au dollar américain.

Si l’objectif de l’UE est vraiment de répondre à la demande de ses citoyens pour plus de sécurité, de bien-être et de solidarité au sein d’un monde dangereux et en pleine mutation technologique, politique et sociologique, la pérennisation de la monnaie unique est le chantier incontournable qu’il faut achever en priorité. C’est aussi le plus urgent pour se prémunir contre les effets dévastateurs d’une crise financière qui viendrait s’ajouter aux risques géopolitiques qu’aucun des Pays Membres ne pourra affronter seul. Le spectacle désolant du Brexit doit servir de mise en garde aux chantres d’une préservation d’une « souveraineté nationale » devenue illusoire.

En conclusion, la pérennisation définitive de l’€ – qui demeure encore problématique – est la condition préalable sine qua non pour permettre que le partage de souveraineté dans d’autres domaines (défense, immigration, climat, etc.) puisse se déployer de façon harmonieuse. Si elle veut faire honneur aux idéaux proclamés par ses Pères fondateurs au lendemain de la deuxième guerre mondiale, l’Union doit se donner la capacité de jouer un rôle de premier plan dans la construction d’un monde multipolaire, pacifique et plus solidaire. Il serait impardonnable de gâcher l’opportunité offerte par le renouvellement des élus, en ne répondant pas de manière déterminée au mandat que la majorité des citoyens ont exprimé dans les urnes le mois dernier.