La décision surprise de Boris Johnson de solliciter et d’obtenir de S.M. la Reine une « prorogation » (suspension) anormalement longue du Parlement britannique du 12 septembre au 14 Octobre, est une mesure extrêmement astucieuse qui a pris à contrepied tous ceux qui s’opposent à un Brexit « sans accord ».

En combinant la suspension coutumière du Parlement pendant la période traditionnelle des conférences des partis politiques avec une prorogation courte, habituelle en anticipation du « Queen’s Speech » censé annoncer le programme législatif (domestique) du Gouvernement au cours d’une nouvelle session du Parlement, Boris Johnson a rendu particulièrement difficile les espoirs de l’opposition de passer une motion le contraignant à solliciter une prolongation du délai de sortie de l’UE en même temps qu’il réduisait la probabilité de perdre un vote de confiance (par crainte de voir Jeremy Corbyn devenir Premier Ministre) qui l’aurait évincé du pouvoir.

Mais il y a très probablement, derrière cette manœuvre, beaucoup qu’il n’y apparaît à première vue ! Il faut se rappeler que la sortie « sans accord » est la procédure par défaut qui serait automatiquement actionnée le 31 octobre à moins que le Royaume-Uni ne sollicite une prolongation de son appartenance à l’UE ET que les 27 Pays Membres l’accordent à l’unanimité.

Interprétant la déclaration du Premier Ministre (que je suspecte de préférer un accord pour des raisons purement électorales) à propos du Sommet européen du 24/25 octobre dédié au Brexit, on peut raisonnablement faire l’hypothèse que des assurances ont été données par les deux parties lors de la réunion du G7 à Biarritz pour conclure un accord de dernière minute (au forceps) dans la plus pure tradition des négociations du Conseil Européen ! Ceci expliquerait les réactions officielles relativement en sourdine à propos de la « prorogation » de la part de l’UE et des gouvernements nationaux, tout en laissant libre cours aux accusations de « manipulation outrageante et anti-démocratique » de la part de ceux qui ne sont pas à la manœuvre. Ce scénario, intelligemment mis en scène, devrait offrir aux deux parties des dividendes politiques substantielles.

Quelle serait la base d’un tel accord de dernière minute ?

a) Le gouvernement britannique accepte l’accord de sortie négocié par Theresa May dans son intégralité sauf :
– Le retrait formel du « backstop irlandais » (une victoire apparente substantielle pour BJ).
– Un accord que si aucun « arrangement alternatif » acceptable n’était trouvé pour garder une frontière ouverte en Irlande avant la fin de la période de transition, l’Irlande du Nord (au moins) resterait à l’intérieur de l’Union Douanière de l’UE aussi longtemps que nécessaire. Le R.-U. aurait la possibilité de mettre fin unilatéralement à cette situation à condition d’organiser un Referendum portant sur l’appartenance de l’Irlande du Nord au R.-U. ou à la République d’Irlande (une victoire pour l’UE préservant la substance du backstop et une incitation à l’Irlande de donner son accord).
– Faire du 1er novembre le début de la période de transition de deux ans.

b) L’UE accepterait :
– De rouvrir l’accord de sortie pour y insérer les changements limités à ceux mentionnés ci-dessus (une concession de forme plus que de fond).
– D’entamer en parallèle les négociations sur la relation future entre l’UE et le R.-U. et sur la préservation des accords du Vendredi Saint (donnant l’apparence d’une concession sur l’ordonnancement des pourparlers).

Ainsi, les deux parties pourraient revendiquer que ce compromis élimine les risques associés à une sortie brutale sans accord et préserve l’instauration indispensable de la période de transition qui permettra de résoudre de nombreux problèmes pratiques.

Le Parlement de Westminster adopterait les textes législatifs nécessaires avant le 31 octobre, permettant la période de transition de commencer immédiatement dans la foulée et pendant laquelle le statu quo ante demeure, limitant la liberté du R.-U. de négocier des traités commerciaux avec des pays tiers, (notamment avec les Etats-Unis).

Les négociations entre l’UE et le R.-U. concerneraient un traité de libre-échange, des accords sur la sécurité, l’association du R.-U. à certains programmes communautaires (Erasmus, Recherche…). Un tel processus crée les conditions idéales pour des négociations productives, donne plus de temps pour résoudre les problèmes liés aux chaînes d’approvisionnement, de définir le rôle de la City (important pour les deux parties vu l’hégémon américain), d’entériner clairement les droits réciproques des citoyens, etc.

Au final, le résultat (positif) sera vraisemblablement de lier le R.-U. à l’UE plus qu’aux Etats-Unis ce qui devrait renforcer le poids de chacun d’eux sur une scène géopolitique mondiale particulièrement tendue. Cela serait aussi la démonstration que l’ancien concept « westphalien » de « souveraineté nationale » et les aspirations à « reprendre le contrôle » doivent s’adapter à un nouveau monde devenu interdépendant au travers de la mondialisation.

Boris Johnson pourra de son côté se prévaloir d’avoir tenu sa promesse de rendre effectif le Brexit au 31 octobre et – ayant fait disparaître la raison d’être du Brexit Party de Mr Farage – pourra lancer des élections dont il pourrait sortir avec une majorité confortable, lui assurant son fauteuil pendant 5 ans, ce qui, après tout, était incontestablement son principal objectif !

Evidemment, tout ceci n’est que spéculation et un « Brexit « sans accord » demeure une réelle possibilité, accompagnée des conséquences désastreuses qu’il implique. Le calme relatif sur le marché de la £, qui s’est stabilisé rapidement après l’annonce de la prorogation, pourrait indiquer cependant que les autorités sont entrain de gérer avec précaution les anticipations des opérateurs.