Commentaire sur l’article de Yuval Noah Hariri :
“Le mythe réconfortant de la vérité”

(La Libre Belgique 14/15 septembre 2019 repris du New York Times)
https://kiosque.lalibre.be/data/22083/reader/reader.html?t=1568568989734#!preferred/0/package/22083/pub/54790/page/57

  

Avant-propos :

Au moment d’entreprendre la traduction en anglais de mon texte ci-dessous, je constate que la version publié par le NYT diffère de la version française référencée ci-dessus et publiée dans la Libre Belgique.
Le titre français n’est pas la traduction de l’original « Why Fiction Trumps Truth » (« pourquoi la fiction supplante la vérité ») d’où j’ai modifié dans la version anglaise le premier § de la version française et supprimé le deuxième.

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Rien que la lecture du titre de l’article m’a rappelé pourquoi je n’ai aimé aucun des livres à succès de Harari et ne le considère pas au nombre des « penseurs importants du monde » quelle que soit son érudition et sa culture – indéniables – qu’il met au service de pseudo- vulgarisation scientifique que je trouve insidieuse sinon malsaine !

L’ambiguïté, sinon le contresens du titre, saute aux yeux à moins – ce que je ne peux imaginer – que l’auteur considère que la vérité est un mythe ! Si c’est le cas il n’est pas besoin d’aller plus loin. (Voir avant-propos).

Pour essayer de donner un sens aux thèses de l’auteur il conviendrait de définir tout d’abord ce qu’est la « vérité » et non d’utiliser ce terme dans une série d’acceptions différentes tout au long de ses raisonnements souvent spécieux.

Pour éviter tout malentendu, je me permettrai d’exposer ce qu’est la « vérité » pour moi. J’y vois deux sens :

– D’une part, la « Vérité » qui est par définition un « absolu » et qui ne peut être que l’objet d’une « croyance » indémontrable, mais pouvant susciter l’adhésion – ou le rejet – par l’utilisation de nos facultés cognitives, par l’influence de notre sensibilité ou encore la pression de notre environnement. Dans ce sens particulier il est possible de poser l’équation « Vérité = Dieu » comme cela est proposé dans Saint Jean (14 :6) où Jésus dit: « Je suis le Chemin, la Vérité, et la Vie. Nul ne vient au Père que par moi ». Cette Vérité est « une », en dehors du temps et de l’espace, dont on peut au mieux pressentir (ou non) la nécessité.

– D’autre part la « vérité » qui est un concept relatif susceptible d’évolution, comme l’exprimait mon beau-frère, Père Blanc, qui considérait que la vérité est quelque chose « vers laquelle on tend ». Ainsi, le boson de Higgs est demeuré une croyance avant qu’une preuve de son existence ne soit apportée, élicitant à son tour de nouvelles questions..

Retournons au texte d’Harari. Il commence par évoquer les relations complexes entre pouvoir et vérité. Je m’arrêterai seulement à son exemple concernant la « bombe atomique » : l’impossibilité d’en construire une n’a rien à voir avec la « vérité » mais seulement avec un manque de connaissances. Les théories sur lesquelles la bombe a été construite (physique quantique) sont d’ailleurs en évolution constante mais, tout comme la physique newtonienne, ne constituent qu’une suite d’« approximations » (incompatible avec le concept de vérité absolue) suffisantes pour permettre la réalisation du but recherché (la bombe) !

Bien au contraire, il semblerait qu’avec chaque nouvelle découverte le champ de l’inconnu s’accroit au lieu de se restreindre ; il est loin l’époque où l’hymne du « Semeur vaillant du rêve » de l’ULB prédisait que la science finirait par apporter une réponse à tout. Cette constatation rejoint partiellement l’argument de l’auteur qui rappelle que « nous les êtres humains connaissons plus de vérités que tout autre animal mais nous croyons également à nettement plus de choses insensées »

Ce que l’auteur, à mon avis intentionnellement, insinue c’est une opposition qui n’existe pas entre « vérités » et « croyances ». Bien sûr il est erroné de défendre des croyances dont l’inexactitude a été démontrée (créationnisme, théories raciales, négationnisme du réchauffement climatique ou de la Shoa…), mais il est des domaines où une telle démonstration ne sont et – « je crois » – ne seront jamais possibles, tels l’existence de Dieu ou encore des domaines où doivent s’exercer le jugement et le discernement dans lesquels la/les réponses peuvent diverger sans nécessairement être considérées comme « insensées ».

Les nuances qu’il convient d’apporter aux affirmations « ex cathedra » d’Harari sont évidentes dans les progrès de la science elle-même où tour à tour Heisenberg établit le principe d’incertitude et Gödel les théorèmes d’incomplétude.

L’auteur se penche ensuite sur les « trois grands avantages de la fiction sur la vérité » ! Les avantages décrits n’ont rien à voir avec la vérité si ce n’est que ce sont des façons de la détourner. Le troisième, qualifié de « plus important », est le constat que la « vérité est souvent douloureuse et décourageante » :l’auteur a-t-il oublié son titre où il proclame « le mythe réconfortant de la vérité » ?

L’exemple cité de la « nécessité de mentir pour gagner les élections (américaines) ne tient pas la route : En 1940 Churchill a promis «du sang, de la sueur et des larmes » et a été suivi par la grande majorité des anglais ; en 2016 Boris Johnson a menti concernant le Brexit et a durablement divisé la nation.

L’exemple se référant aux « nazis » et aux chambres à gaz est encore plus abject : comment peut-on qualifier de « rationnelle » l’organisation de l’assassinat de 6 millions de personnes ou alors c’est que l’on a passé par pertes et profits l’ensemble des valeurs inscrits dans les droits de l’homme dont la portée est sensée être universelle !

Finalement, ce qui est frappant dans la conclusion cynique opposant arbitrairement « unité » et « vérité » est la similitude avec la citation de l’Evangile de Jean (11, 50c) « Il vaut mieux qu’un seul homme meure pour le peuple, et que l’ensemble de la nation ne périsse pas. » L’affirmation que les plus grands centres d’érudition de l’histoire ont placé l’unité avant la vérité est une interprétation étriquée et partiale des faits, sortis délibérément de leur contexte historique.

En conclusion, en ce qui me concerne, l’ensemble des arguments avancés ôte toute valeur aux propos et aux thèses que prétend défendre l’auteur et où apparaît, sous un vernis d’érudition qui se veut humaniste, un dédain profond pour tous ceux qui ne partagent pas sa façon de penser