Un changement de paradigme qui doit encourager l’UE et le Royaume-Uni à reconsidérer leurs stratégies du « Brexit » !

Bien que l’offre de rachat non-sollicitée du HKEX sur le LSE ait été sèchement rejetée par le CA de la Bourse de Londres, son timing et son envergure soulèvent des questions géopolitiques qui ne doivent pas être négligées.

Tout d’abord, il paraît inconcevable que cette offre ait été formulée sans l’aval explicite du Gouvernement chinois. La fusion envisagée propulserait la Chine en position d’établir un duopole avec les Etats-Unis sur les marchés financiers mondiaux. L’acquisition du groupe LSE (moins Refinitiv) donnerait une crédibilité immédiate à une telle ambition et à l’objectif, à plus long terme, d’imposer le renminbi comme une alternative au dollar US.

Malgré – et peut être à cause – de l’accroissement des tensions géopolitiques actuelles : tensions entre producteurs pétroliers (Arabie Saoudite, Iran, USA), entre l’Inde et le Pakistan, ou encore les conflits ou troubles en Syrie, en Ukraine, à Hong Kong ou au Venezuela, etc., le timing de l’offre est très probablement choisi délibérément pour perturber encore davantage les négociations entourant le Brexit entrant dans leur phase finale. L’OPA favorise ainsi la probabilité d’une sortie chaotique sans accord, objectif secondaire des chinois ?

En effet, bien que l’offre ait été rejetée, le HKEX a fait savoir qu’il comptait poursuivre son but en s’adressant directement aux actionnaires, prolongeant ainsi l’incertitude. Cette situation offre apparemment au Gouvernement de Boris Johnson de nouvelles options dans ses négociations avec l’UE : soit conclure une fusion avec les chinois pour créer une domination sans rival sur les marchés financiers européens et asiatiques, soit pour explorer une association avec les américains (Trump a déjà condamné l’offre chinoise) pour se venger de l’UE. L’une comme l’autre de ces transactions établirait la suprématie de Londres dans le fuseau horaire européen, confirmant sa primauté planétaire sur le marché des changes et des produits dérivés (voir le récent rapport de la BRI). Simultanément l’€ serait complètement – et probablement définitivement – marginalisé créant des obstacles supplémentaires à la finalisation de l’UEM et augmentant d’autant les risques d’un démembrement de la monnaie unique et de l’Union.

Les conséquences pour l’Europe, y compris le Royaume-Uni, seraient catastrophiques, devenant l’une et l’autre plus ou moins vassalisés à leurs maîtres chinois ou américains qui s’entendraient pour diviser le monde entre eux, comme semble le démontrer leurs tentatives séparées et répétées de promouvoir les dissensions entre les Pays Membres de l’Union.

As ce moment critique, il est d’une importance primordiale que les parties prenantes aux négociations sur le Brexit maîtrisent leurs émotions et aient le courage de remettre en cause leurs positions, sans idées préconçues.

– L’UE doit prendre conscience que ce serait une folie d’encourager la Grande-Bretagne à chercher son destin outremer plutôt que de se tourner vers le continent. L’UE devrait encourager une nouvelle extension de l’Art 50 pour permettre de réévaluer la nouvelle donne géopolitique et négocier, le cas échéant, les changements aux Traités qui s’imposent. La complémentarité entre l’UE et le Royaume-Uni devrait être prise en compte pour déboucher sur une « souveraineté partagée » (comparable à celle des Etats-Unis ou de la Chine) et donnant la capacité à l’UE de tenir son rang sinon d’assumer le leadership au sein d’un monde tripolaire émergeant. Il sied également d’explorer les relations avec la Russie dont une association (naturelle) avec l’entité européenne contribuerait à son indépendance militaire et en ressources naturelles.
Dans cette optique, l’UE doit se montrer capable de prendre l’initiative et cesser d’attendre d’éventuelles propositions britanniques.

– En faisant des intérêts de la Grande-Bretagne, qui fait partie géographiquement, économiquement et culturellement de l’Europe, une priorité, Boris Johnson doit éviter la tentation de « donner une leçon à ‘ses amis’ européens pour avoir essayé de punir les anglais à cause du Brexit » en concluant ou menaçant une entente avec New York ou Hong Kong, ce qui à terme ne pourrait que déboucher sur la vassalisation du Royaume-Uni. Tous les arguments basés sur le soi-disant « mandat » conféré par le referendum doivent être oubliés à la lumière des circonstances nouvelles et tout nouvel arrangement soumis au consentement de l’électeur.

– Il faut inclure dans le débat la possibilité que la Grande-Bretagne rejoigne la monnaie unique, conférant à la Banque d’Angleterre un rôle particulier, similaire à celui de la Fed de New York. Les autre pays non-membres de l’UEM seraient encouragés à accélérer leur convergence pour donner à l’UE/Eurozone la cohérence nécessaire pour que l’€ puisse rapidement assumer son rôle d’une monnaie de payement mondiale crédible aux côtés du dollar US. Simultanément, les aspirations chinoises de conférer au renminbi un statut comparable seraient reportées dans le futur et les Etats-Unis cesseraient de bénéficier des prérogatives exorbitantes que leur confère le monopole de la maîtrise de la monnaie de réserve de référence.

L’exacerbation actuelle des développements géopolitiques et les risques qu’ils font peser sur l’économie justifie pleinement de repartir de zéro en évaluant les intérêts bien compris des 28 Etats Membres de l’UE. Cet objectif semble correspondre parfaitement aux déclarations politiques de la nouvelle Présidente de la Commission, Ursula van der Leyen.

Après les terrifiantes expériences du XXème siècle est-ce vraiment trop demander à nos dirigeants politiques d’assurer la préservation de notre civilisation plutôt que de mettre en péril la vie de millions d’êtres humains ?