Dans ces temps incertains, de nombreux sujets rapportés par les médias nous rappellent constamment les risques existentiels que courre le monde allant du changement climatique, des défis géopolitiques au Moyen Orient en Ukraine ou en Afrique, des troubles sociaux au Venezuela à Hong Kong quand ce n’est pas à notre porte en France, jusqu’à de nouvelles formes de confrontations sous forme d’attaques cybernétiques, de prolifération nucléaire ou de guerres commerciales, etc. Ces matières complexes entretiennent des relations qui s’interpénètrent profondément, les rendant extrêmement difficiles à déchiffrer et/ou à évaluer par un nombre croissant d’individus « connectés » qui s’escriment, à travers de nouvelles formes de communications instantanées, utilisant les algorithmes de l’intelligence artificielle, à manipuler la crédulité de l’opinion publique.

Il n’est donc pas surprenant que beaucoup de personnes deviennent nostalgiques du « bon vieux temps », un sentiment exploité habilement par une prolifération de mouvements populistes et nationalistes qui ont déjà eu pour conséquences le Brexit, l’élection du Président Trump, un gouvernement éphémère mais contre nature de partis extrémistes en Italie, une paralysie politique en Belgique ou encore une impossibilité chronique de réformer l’Union Européenne.

Dans leur récent livre : « Sagesse et folie du monde qui vient », Luc Ferry et Nicolas Bouzou démontrent de façon convaincante qu’il y a beaucoup plus de quoi se réjouir que de s’effrayer dans le monde et que la solution aux nombreux réels problèmes qui se posent se trouve dans l’exploitation du – plutôt que l’opposition au – changement. Autant j’adhère à la plupart de leurs thèses qui combattent le « déclinisme » ambiant, autant je ne peux, que difficilement imaginer que les changements qu’ils préconisent interviendront sans l’aiguillon d’une crise sévère préalable. Même s’ils sont les premiers à reconnaître que ce risque ne peut être écarté en rappelant que des calamités historiques (invasions mongoles, peste noire, deux guerres mondiales…) ont, chaque fois, été surmontées débouchant sur de nouveaux progrès, il me semble qu’ils oublient que, quelle que soit la sévérité (statistique) des crises précédentes elles demeuraient dans un certain sens « locales », laissant de larges étendues de la planète indemnes (sinon bénéficiaires) qui pouvaient servir de socle à une reprise à partir duquel de nouveaux progrès se disséminaient (Etats-Unis après la deuxième guerre mondiale).

Il est loin d’être évident qu’une crise qui surgirait aujourd’hui ne s’étende pas à l’ensemble de la planète, qu’elle soit causée initialement par une crise économique ou financière, par des remous sociaux, par l’usage d’armes nucléaires qui accélèrerait de façon irréversible le réchauffement climatique, par les conséquences d’une guerre cybernétique qui interromprait l’accès à des services devenus indispensables (internet, eau potable, électricité, transports, soins de santé, etc.), chacune de ces possibilités devenant simultanément la cause – ou le résultat – d’un inarrétable effet de dominos réciproques.

C’est dans ce contexte que j’aimerais m’attarder sur les risques associés au système financier actuel, en particulier au sein de l’Eurozone. Ce domaine est devenu avec le passage du temps d’une très haute technicité, quasiment incompréhensible pour les non-spécialistes sans parler du public en général. J’envisagerai d’abord les risques à l’intérieur d’un territoire monétaire donné et ensuite j’examinerai l’interdépendance croissante de ces territoires découlant de la mondialisation.

La responsabilité d’émettre et gérer une monnaie incombe à la Banque Centrale d’un territoire où cette monnaie a cours légal. Au fur et à mesure que l’économie se complexifie, de nouvelles tâches peuvent être dévolues aux Banques Centrales par leurs autorités politiques de tutelle. Ils peuvent agir avec une plus ou moins grande indépendance dans des domaines tels que la formulation et l’exécution de la politique monétaire, la supervision d’intermédiaires (banques) ou de marchés financiers ou encore la gestion de la valeur externe de la monnaie et des réserves de devises. Dans la plupart des cas – malgré un degré d’indépendance formelle – les Banques Centrales doivent rendre des comptes auprès d’autorités politiques jouissant d’une incontestable légitimité démocratique ; la confiance constituant l’élément clé de la stabilité d’une monnaie, la transparence et la lisibilité de leurs actions en même temps qu’une étroite coordination de la politique monétaire avec les objectifs économiques et fiscaux des gouvernements sont indispensables pour atteindre leurs objectifs.

Un cas exemplaire d’une coordination réussie entre un gouvernement et sa banque centrale fut mis en œuvre aux Etats-Unis dans la foulée de la crise financière de 2008 : sous la condition expresse que l’équilibre budgétaire soit maintenu au niveau des Etats fédérés, le Président Obama toléra un accroissement du déficit fédéral au-delà de 10% du PIB largement financé par la FED, stimulant rapidement la reprise en abondant les budgets exsangues des Etats, stabilisant le secteur bancaire et restructurant l’industrie automobile. En parallèle, le cadre réglementaire des marchés financiers fut profondément amendé (Dodd, Frank), l’ensemble de ces mesures amorçant dès 2010 la plus longue période d’expansion économique dans l’histoire des Etats-Unis.

L’Eurozone surmonta la crise avec difficulté, ayant dû auparavant gérer la crise de la « dette souveraine » de ses membres au cours des années 2010-11 et échappant de peu au démantèlement de la Monnaie Unique. L’« Union Economique et Financière » étant encore inachevée, la gestion journalière de la crise reposa sur les épaules de la BCE (discours de Draghi à Londres en 2012). La reprise espérée fut lente, les conséquences de ces tergiversations se faisant encore sentir de nos jours. Certaines réformes furent néanmoins mises en œuvre notamment la création d’une Union Bancaire et le transfert de la supervision des grandes banques à la BCE ; quoique bienvenues, ces avancées demeurent insuffisantes alors que les efforts de créer une autorité politique (gouvernement) au sein de l’Eurozone, capable d’interagir avec la BCE, restent à l’état de « projet ». Nulle part ailleurs dans le monde ne prévaut une situation où les pouvoirs d’une Banque Centrale ne sont pas soumis au contrepoids d’une autorité politique !

Entre 2012 et la fin de son mandat en Octobre dernier, le Président Draghi s’est trouvé dans la position inconfortable de mener la politique monétaire de l’Eurozone quasi sans supervision, lui laissant le soin de redéfinir/interpréter son mandat avec une grande marge de discrétion (et de compétence). Il a introduit de nouveaux outils d’intervention (QE et LTRO…) alors que les Pays Membres profitaient des prouesses de la BCE dans la gestion des attentes de marché pour différer constamment les adaptations – pourtant nécessaires – de leurs politiques économiques et fiscales respectives.

Cet état de choses sans précédent, a conduit à des distorsions de marché dont les conséquences sont encore devant nous. Les marchés financiers sont devenus de plus en plus tributaires des décisions prises par les Banques Centrales. Ainsi, dans l’Eurozone, l’obligation de compter quasi exclusivement sur la politique monétaire pour atteindre les objectifs politiques plus larges que ceux initialement prévus dans son mandat, a conduit la BCE à réduire progressivement ses taux directeurs, créant un environnement pérenne et contre-nature de taux d’intérêts négatifs, duquel elle semble incapable de s’extraire sans susciter des conséquences économiques négatives majeures. En attendant, de nombreux économistes cherchent à justifier ce « nouveau normal » comme dans les années 1990 certains ont cherché à justifier le niveau excessif de la bourse japonaise qui, après une chute de 80%, n’a toujours pas récupéré son niveau d’antan !

Les gouvernements de l’Eurozone bénéficiant de financements bon marché encouragent le statu quo qui facilite leurs calculs budgétaires. Ils doivent cependant faire face aux récriminations des citoyens dont l’épargne – ajusté pour l’inflation – voit son pouvoir d’achat continuellement s’éroder. La récente réduction du taux du populaire « Livret A » en France au niveau historiquement bas de 0.5% pourrait, dans un contexte social déjà tendu, attiser davantage le mécontentement et la contestation.

Il est évident que la BCE ne peut pas négocier directement avec le gouvernement français ou répondre de manière individuelle aux requêtes des 18 autres membres de l’UEM. La solution passe par la création d’un « gouvernement de l’Eurozone » qui agirait de concert avec la BCE pour coordonner les politiques monétaires, économiques et fiscales. Cependant il y a peu d’appétit au sein des pays Membres pour mettre en commun (ne fusse que partiellement) leur sacrosainte « souveraineté » en ces matières.
La faiblesse structurelle de l’Euro (la perception qu’il n’est pas nécessairement irréversible) contribue de manière significative à la faiblesse de l’UE sur la scène internationale. Son positionnement à long terme comme un des trois principaux piliers d’un système mondial multilatéral est constamment érodé en faveur des Etats-Unis (dans les domaines monétaires, de la défense, de la recherche et des nouvelles technologies) et progressivement en faveur de la Chine (commerce et nouvelles technologies).

Depuis la deuxième guerre mondiale le monde a vécu sous l’emprise du dollar américain qui, avec la suppression progressive des contrôles de change et la création d’un marché financier mondial interconnecté, a progressivement renforcé sa domination. Jusqu’à récemment, une convergence d’intérêts, qui faisait de la stabilité financière un objectif partagé, a conduit les Etats-Unis à tenir compte des besoins de ses partenaires dans l’élaboration de ses priorités domestiques.

Cet état d’esprit fut démontré dans les évènements qui suivirent la crise financière de 2008 lorsque, sous l’impulsion de Ben Bernanke, la FED a littéralement sauvé l’économie mondiale et le système financier international tributaires du dollar, en activant des « lignes swap » bilatérales avec les principales banques centrales étrangères pour remplacer le « marché interbanque » moribond et leur permettre de refinancer les actifs libellés en dollars de leur secteurs bancaires respectifs.

Depuis la crise de 2008, les actifs libellés en dollars des banques non-américaines n’ont cessé de croître, reflétant l’utilisation croissante du dollar dans le commerce international et les transferts financiers. La multiplication des chaines d’approvisionnement et de production internationales impliquant l’usage d’une unité de compte universellement acceptée, a contribué significativement à cette tendance. En parallèle, en mettant en œuvre son slogan d’ « Amérique d’abord », le Président Trump ne s’est pas privé d’armer le dollar comme instrument puissant et efficace (jusqu’à présent) pour atteindre des objectifs dans les sphères du commerce (Chine/UE), de la politique étrangère(Iran), de la sécurité (Huawei), etc., la menace d’interdire l’accès aux marchés dominés par le $ agissant comme l’équivalent d’une arme de destruction massive dont il a le monopole exclusif.

Avec son immense marché intérieur, un régime autoritaire et des capacités technologiques de pointe avérées, la Chine devrait être capable d’assurer à la longue son indépendance. L’UE – quoique théoriquement massivement mieux armée au départ de la course – est rapidement en train de se voir marginalisée (parmi les 20 plus importantes firmes technologiques, 11 sont américaines et 9 chinoises) à cause de son incapacité à se réformer et à s’intégrer dans un effort de reconquérir une souveraineté qui s’amenuise dans un monde en mutation rapide.

La rapidité avec laquelle les nations européennes sont en train de perdre leur influence s’accélère ; jamais l’Europe n’a eu autant besoin d’une structure fédérale. Les mesures défensives en matière du changement climatique ou de la protection des données personnelles sont sans aucun doute les bienvenues ; cependant, elles ne peuvent remplacer ni le développement actif de la recherche et de l’innovation dans une économie digitalisée, ni l’intégration des marchés de l’énergie et du transport, ni l’émergence d’une défense européenne commune dans le cadre d’une politique étrangère unifiée, toutes choses qui resteront lettres mortes tant que l’UEM n’est pas achevée et que la BCE demeure vassalisée à la FED.

La création d’une alternative à la toute-puissance du dollar devrait être une priorité, non pour l’utiliser à son tour comme arme mais, à l’instar de ce qui s’est passé lorsque les russes ont acquis la bombe, d’éviter que quiconque en fasse un mauvais usage. L’€ est idéalement positionné pour devenir cet instrument qui mérite le soutien non seulement des Pays Membres de l’Union mais de tout pays qui veut se prémunir contre les ukases unilatérales que les Etats-Unis sont en capacité d’imposer.

A l’heure actuelle il y a de puissants vents contraires qui sont renforcés par la prise de conscience que des Etats-Nations (à l’exception des USA et de la Chine) ont en fait perdu leur souveraineté et qu’ils s’accrochent vainement à l’illusion de ses attributs. Cette situation résulte en grande partie de la mondialisation, offrant aux grandes sociétés multinationales la capacité de faire valoir des exigences auxquelles seuls des gouvernements contrôlant des marchés dont ces acteurs ne peuvent se passer (parmi lesquels l’UE figure encore), sont capables de résister partiellement. L’exemple de la controverse autour de la taxation des géants du numérique est emblématique à ce sujet : même le gouvernement américain se trouve instrumentalisé par ces mastodontes privés, l’obligeant à reprendre à son compte la défense de leurs intérêts dans le cadre de la guerre commerciale qu’il mène avec l’UE. Pour plus d’efficacité, vu la manque de cohésion des 27 en la matière, Trump vise individuellement ses membres forçant déjà la France à s’incliner ; il sera intéressant de voir ce que fera la Grande-Bretagne, supposée introduire une mesure similaire en avril prochain.

Lors de la prochaine « Conférence sur l’avenir de l’Europe », on peut s’attendre à une confrontation musclée entre ceux qui prônent un partage effectif de la souveraineté au niveau européen et ceux qui accuseront l’UE d’être la cause de leurs propres défaillances.

Dans ce contexte, le statut actuel de la BCE et son manque de supervision pourraient se révéler le tendon d’Achille de la légitimité démocratique de l’UE et en faire un bouc émissaire de choix pour les mouvements nationalistes et populistes. Ce faisant ils affaibliront l’€ et risquent de précipiter une crise financière majeure qui contaminera l’ensemble de la planète, en ce compris tous ceux qui aujourd’hui se présentent comme les défenseurs d’une « reprise de contrôle » de l’ensemble des attributs de la souveraineté nationale !

Bruxelles, le 22 janvier 2020