L’incapacité de former un gouvernement est un scandale qui contient les prémices d’une « libanisation » du pays. 

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« La parole de l’Éternel me fut adressée, en ces mots:

Fils de l’homme, prophétise contre les pasteurs d’Israël! Prophétise, et dis-leur, aux pasteurs: Ainsi parle le Seigneur, l’Éternel: Malheur aux pasteurs d’Israël, qui se paissaient eux-mêmes! Les pasteurs ne devaient-ils pas paître le troupeau?

Vous avez mangé la graisse, vous vous êtes vêtus avec la laine, vous avez tué ce qui était gras, vous n’avez point fait paître les brebis.

Vous n’avez pas fortifié celles qui étaient faibles, guéri celle qui était malade, pansé celle qui était blessée; vous n’avez pas ramené celle qui s’égarait, cherché celle qui était perdue; mais vous les avez dominées avec violence et avec dureté. »

Ézéchiel 34, 1-4

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La perte de confiance de l’opinion publique dans la classe politique est un phénomène général qui dépasse de loin les frontières de la Belgique. Dans les seuls derniers mois on a pu observer des mouvements citoyens  protestataires, violents ou pacifiques, se développer en Biélorussie, au Mali, au Liban, au Venezuela, à Hong Kong, au Brésil, aux Etats-Unis, en France, etc.

Le Liban en constitue un exemple emblématique où la réaction à l’incurie des gouvernants, suite à l’explosion catastrophique au port de Beyrouth, a unifié la population contre la corruption et le système institutionnalisé de partage du pouvoir sur une base confessionnelle, qui depuis des décennies, a abouti progressivement à la ruine totale du pays (accords de TAEF). La mise en évidence de l’exploitation éhontée des ressources du Liban au bénéfice d’une élite minoritaire composée de factions « claniques » militarisées (à la solde – ou non – d’intérêts étrangers) a suscité une demande populaire « nationale » pour l’éviction en bloc de l’ensemble des responsables.

Quoique – fort heureusement – la situation en Belgique n’a pas (encore) dégénéré de manière comparable, des parallèles inquiétants existent, démontrés par les négociations en cours pour la  formation d’un gouvernement de plein exercice, reflétant quasiment à l’identique les blocages intervenus il y a 9 ans mais dans un contexte aujourd’hui largement dégradé. Il ne fait guère de doute que cette situation est le résultat de la mise en œuvre des réformes successives de l’Etat qui a créé un millefeuille institutionnel de plus en plus paralysant.

Comment est-il tolérable que, confrontant une crise d’une ampleur historique touchant simultanément les intérêts vitaux des citoyens que ce soit en matière de santé, d’emploi, d’éducation, de mobilité, etc., avec leurs répercussions sur l’exercice de leurs droits fondamentaux, les responsables politiques de tous bords puissent se livrer à des « négociations » sordides dans lesquelles il est question d’échanger des réformes institutionnelles (hors sujet) contre des enjeux socio-économiques (partisans).

Le caractère « particratique » du régime politique belge, avec la toute-puissance des appareils et des Présidents de parti, qui exacerbe leur capacité de « patronage clientéliste », avec la répartition politisée des sièges (ministériels, conseils d’administration de parastataux, etc.), avec les enjeux linguistiques et les clivages dogmatiques, acquiert progressivement une structure figée où l’intérêt du citoyen passe au second plan et créé un véritable risque pour la démocratie. On peut y déceler les prémices d’une décomposition de l’Etat au bout d’un processus – engagé depuis la fédéralisation du pays – qui peut se comparer à l’exemple libanais et qui, à l’occasion de la crise que chacun reconnaît être devant nous, peut se cristalliser à n’importe quel moment.

Il est, par ailleurs, tout aussi ahurissant de constater que, dans les fuites qui émergent des négociations, nulle part n’est-il question de la recherche d’un accord sur la politique européenne ou internationale de la Belgique. Il faut pourtant se souvenir que c’est le refus de la NVA de souscrire au protocole onusien de Marrakech sur l’immigration qui a été à la base de l’épisode actuel d’instabilité politique (novembre 2018).

De surcroît, les accords sur la relance économique, entérinés au Conseil Européen de juillet dernier, nécessitent qu’un accord de gouvernement définisse en priorité la position à adopter par la Belgique dans ce nouveau cadre qui a vocation à voir un renforcement considérable des pouvoirs exercés par l’UE. Cela remet en cause de facto la pertinence d’une réforme préalable de l’Etat belge, or il est loin d’être évident qu’il ait y en cette matière un point de vue commun, les intérêts régionaux étant divergents. Tout se passe comme si, le Président du Conseil, Charles Michel, étant belge, le futur gouvernement peut se défausser sur lui pour veiller aux intérêts de la

Belgique alors qu’il doit adopter une position de neutralité, consubstantielle à son mandat.

En conclusion, s’il est normal qu’un gouvernement de plein exercice mette en œuvre un « accord de gouvernement » soutenu par une majorité parlementaire, il est plus que temps que les négociateurs sortent du fossé toujours plus étroit dans lequel ils cheminent en tâtonnant depuis plusieurs décennies. S’ils veulent se réapproprier la confiance des citoyens, il est impératif que, comme les en exhorte le Prophète Ezéchiel cité en exergue, ils remettent au placard leurs ambitions politico-politiciennes et prennent à bras le corps les défis réels qui obscurcissent l’horizon !