Sa médiatisation par les plateformes occidentales sert puissamment ses intérêts.

Les commentateurs se font un plaisir de de comparer le « professionnalisme » de la communication du Président Zelenski avec l’inanité de la « propagande » dont nous abreuvent les autorités et les médias russes. Or, ce faisant, Poutine atteint plusieurs de ses objectifs avec l’aide active et naïve de ses détracteurs. Sur le plan domestique russe, rien de nouveau ne vient troubler l’absorption passive de « la voix de son maître ». Plus d’un million d’objecteurs, les plus éduqués, ont choisi de voter avec leurs pieds alors qu’un segment important du public restant, maintenu dans l’ignorance concernant la réalité du déroulement du conflit, demeure particulièrement sensible au discours officiel sur l’ostracisme dont serait victime la Russie. A l’étranger, par contre, le caractère dérisoire, menaçant, voir ubuesque, de certains des propos tenus en font un sujet qui tient une place de choix dans la diffusion de l’« information » sur la crise. Il lui donne une importance, dont profite le Kremlin, l’intention d’ironiser sur l’absurdité des propos étant largement atténuée par un sentiment de peur diffus au goût amer.

Le questionnement dans les médias sur la nécessité de dialoguer (ou non) avec un adversaire aussi inepte, amoral, que criminel, sous des prétextes sérieux aussi divers que le pragmatisme (toute guerre finit par une négociation), l’humanitaire (il faut sauver des vies) ou les intérêts (il y a des limites au soutien de la population), etc., donne peut-être bonne conscience à ceux qui y voient une « preuve de leur propre objectivité ». Or, même si leurs conclusions sont très généralement hostiles aux thèses russes, ce débat éveille le doute sur le fondement des accusations portées. On peut même se demander si certains des animateurs de débats ne le manipulent pas en laissant une place aussi importante à l’énoncé des questions qu’à l’étalage d’une multiplicité des réponses, créant la confusion et renforçant l’anxiété dans l’opinion publique. Ils apportent ainsi un soutien aux partis d’opposition, parfois proches du Kremlin, qui critiquent la priorité des actions gouvernementales en faveur de l’Ukraine au détriment de préoccupations domestiques plus immédiates ; cela pourrait déboucher sur une érosion du soutien public à cette aide qui, fort heureusement,  demeure encore largement majoritaire au sein d’une population qui se rend compte intuitivement que le combat de l’Ukraine est aussi le leur et celui de l’ensemble de l’Occident.

Cette stratégie contribue à atteindre un des objectifs majeurs de Poutine, à savoir diviser la coalition des pays au côté de l’Ukraine et leurs opinions publiques respectives. Que ce soient les outrances de la télévision officielle russe ou les accusations successives de Poutine lui-même, ils constituent une forme sophistiquée de l’application de la théorie du faible contre le fort qui fait partie de la doxa du KGB. Elle s’appuie sur la crédibilité des médias occidentaux qui propagent et donnent une notoriété aux mensonges, élucubrations et autres messages subversifs imaginés par l’adversaire et entretiennent les préjugés de ceux qui sont favorables à Poutine.

L’accusation de la responsabilité des britanniques dans le sabotage des gazoducs en mer baltique est un exemple emblématique de cette manipulation : en posant la question de l’intérêt qu’aurait la Grande Bretagne à se livrer à un tel acte, certains médias laissent entendre (délibérément ou non) une petite musique impliquant la possibilité que le Royaume-Uni (soutenu par les Etats-Unis) soit prêt à attenter aux intérêts de l’Allemagne ! Il en est de même, concernant les accusations que l’aide pléthorique des Etats-Unis est le résultat du lobbying du complexe militaro-industriel au détriment des intérêts de l’UE ; ou encore, la prétention que la Russie défend les « vraies valeurs » de l’Europe chrétienne contre la « décadence » et la « satanisation » du monde occidental, qui justifie toutes les exactions allant jusqu’à la destruction de la propriété privée et des infrastructures, la déportation ou même l’anéantissement pur et simple des Ukrainiens.

Dans un autre registre, Poutine accrédite l’idée de l’opposition occidentale à la quête d’une participation plus active des pays tiers à la gouvernance mondiale ; il réactive les clichés de la domination de l’Occident (et des Etats-Unis en particulier). Cela contraste avec le prétendu soutien de la Russie à un ordre mondial nouveau, multilatéral, qui tiendrait mieux compte de leurs aspirations. Ce discours fait l’impasse sur les visées impérialistes de la Russie à l’œuvre en Ukraine, au Caucase, en Europe de l’Est, en Afrique et au Moyen-Orient ainsi que sur ses efforts pour maintenir son ascendant, de plus en plus contestée, sur les anciennes républiques soviétiques d’Asie. L’Occident se laisse culpabiliser alors que ce sont précisément ses valeurs et ses richesses qui sont les seules bases objectives pouvant servir de socle à la résolution des « multi-crises » qui, allant du réchauffement climatique à l’explosion des inégalités en passant par la guerre en Ukraine, l’inflation, les défis sanitaires, ou encore la crise énergétique, défient le monde entier.

La logorrhée des menaces de Poutine et de son entourage, leurs stratégies constamment remises à jour, incluant le chantage nucléaire, la destruction de la propriété et des infrastructures ukrainiennes, la famine, la déportation ou même l’anéantissement de sa population, la séduction des pays non-engagés, ou encore la guerre idéologique contre l’Occident, semblent être des efforts désespérés visant à attenter au moral des Ukrainiens et à cacher les faiblesses intrinsèques de la Russie mises en évidence par les revers essuyés sur le terrain, la désorganisation de son armée ou l’efficacité des sanctions occidentales.

Conclusions

L’Occident doit prendre acte des manœuvres dilatoires dont se sert Poutine pour promouvoir ses ambitions. Céder à ses chantages divers et variés ne ferait qu’augmenter son appétit que rien ne peut assouvir.  Comme il n’y a aucune perspective d’entamer des négociations, les deux belligérants ayant des objectifs ne laissant aucune place à des compromis acceptables, il s’ensuit que –  par défaut – le conflit ne peut que pourrir et se prolonger indéfiniment. On ferme donc les yeux sciemment sur la continuation des souffrances, des exactions, des injustices, des violations du droit international etc.

Cela suppose aussi d’assumer implicitement la possibilité d’une extension du conflit à une troisième guerre mondiale ou à l’émergence ou développement de crises nouvelles ou existantes, fragilisant la stabilité financière et l’économie mondiale, restreignant l’exercice des libertés, etc., lesquelles sont d’autant plus susceptibles de se déclarer tant que la paix n’est pas rétablie. Un tel abandon de responsabilité de la part de la communauté internationale est inacceptable car elle met l’avenir l’humanité en cause au même titre que l’usage d’armes nucléaires dont l’utilisation serait très probablement rendue inévitable à la fin du processus.

La population du globe a le droit de vivre sans être soumise à une menace constante d’extermination. Il est temps d’appeler le BLUFF dont Poutine, tel un prestidigitateur, est devenu un maître quelles qu’en soient les conséquences. En effet, si, comme il l’affirme, un monde sans la Russie n’a pas de raison d’être, la perspective d’un monde sous le joug de ce criminel avéré est encore moins réjouissante.