L’utilisation des centrales nucléaires de Zaporijjia comme base militaire « sanctuarisée » est inacceptable : pour des raisons de sécurité il est impératif d’exiger le retrait immédiat des forces russes de son enceinte.

En créant une base stratégique militarisée offensive au milieu des 6 réacteurs nucléaires de la plus grande centrale d’Europe, la Russie a clairement franchi un nouveau seuil dans sa manipulation – à front renversé – de la dissuasion nucléaire que la communauté internationale ne peut ignorer. Cette escalade  doit être confrontée immédiatement et fermement car tout attentisme ne fera qu’accroître les risques d’une guerre mondiale dont on peut légitimement penser qu’elle est déjà engagée.

Dans des circonstances très différentes, les atermoiements de la France en 1936 lors de la remilitarisation de la Rhénanie par les IIIème. Reich, suivi en 1938 par les accords de Munich ont considérablement augmenté les souffrances, le nombre de victimes et les destructions de la deuxième guerre mondiale alors qu’une intervention immédiate les aurait très largement circonscrites.

Dans le contexte actuel, l’existence d’armes nucléaires capables de détruire la planète change la nature du défi que pose un conflit militaire. Pendant la guerre froide, la doctrine combinée de la « destruction mutuelle totale assurée » et du renoncement au « premier usage » a permis à la « dissuasion » d’empêcher le recours à ces armes après Hiroshima et Nagasaki. Cet équilibre de la terreur semble désormais rompu, d’une part par la prolifération des détenteurs de telles armes et ensuite par le changement de doctrine russe qui envisage l’utilisation « tactique » de telles armes sur le champ de bataille et même une utilisation « stratégique » si elle considérait que ses « intérêts vitaux » étaient menacés.

La militarisation des centrales nucléaires de Zaporijjia introduit un nouvel élément dans le chantage exercé par la Russie tant sur les forces Ukrainiennes que sur l’opinion publique, notamment européenne et américaine. Cela confirme le caractère « criminel » de Poutine et de son régime.et c’est dans ce contexte qu’il faut l’affronter, quels que soient les risques encourus. Les épisodes d’exactions à Bouchat, Irpin, Marioupol, etc., les bombardements de civils, les déportations massives de populations, la confiscation et destructions de la production agricole, la russification des territoires occupés, tout cela constitue séparément et conjointement un faisceau de preuves suffisant pour constater des crimes contre l’humanité voire le caractère génocidaire de l’agression ; cela exige, en vertu du droit international, une riposte intransigeante.

Etant donné le caractère inacceptable de cette provocation, il convient de résoudre cette crise non par une « négociation » mais par un « ultimatum ». Ne pouvant compter sur l’ONU, où la Russie bénéficie d’un droit de véto, il revient aux Etats-Unis et aux Pays Membres de l’UE d’en prendre l’initiative : Washington et Bruxelles devrait proposer un délai de 8 jours pour le retrait de tout personnel et matériel de guerre du périmètre des centrales, faute de quoi les relations diplomatiques seraient rompues ce qui conduirait au retrait de tout le personnel diplomatique de part et d’autre. En outre, une nouvelle mission de surveillance à long terme pourrait être confiée à l’AIEA pour certifier qu’aucune centrale soumise à son contrôle n’héberge des armes ou du matériel létal, étranger à son fonctionnement normal, évitant ainsi toute accusation de discrimination.

Poutine ne cède que devant la menace émanant d’un plus fort que lui ; il exploite et encourage sciemment les dissensions entre Pays Membres de l’UE et de l’OTAN, misant sur la réticence des pays occidentaux à supporter des privations. Or ces sacrifices sont dores et déjà inévitables indépendamment de l’issue du conflit russo-ukrainien, vu les conséquences des crises multiples qui se chevauchent et s’interpénètrent : géopolitiques, financière, économique, climatique, sanitaire, inflation, énergétique, alimentaire….

Notons l’hypocrisie de certains commentateurs qui, au nom du pragmatisme (real politiek) – tout en reconnaissant pour la forme le bien-fondé du soutien à l’Ukraine – invoquent le devoir de nos dirigeants, « parce que nous sommes en démocratie », de donner la priorité à leurs opinions publiques – dont la préoccupation est le pouvoir d’achat – pour expliquer aux Ukrainiens martyrisés les limites du soutien qu’ils peuvent espérer. Cette veulerie ne peut qu’encourager Poutine à pousser ses pions, à prolonger à son rythme son plan d’annexion impérialiste et à augmenter les risques d’une confrontation  généralisée.

Au contraire, il est du devoir de nos dirigeants d’expliquer les enjeux et d’adopter une position intransigeante, à l’aune du leadership de Churchill, lorsqu’il remplaça Chamberlain comme Premier Ministre en 1940 ; cela galvanisa la résistance des britanniques et entérina le soutien inconditionnel des Etats-Unis. Dans un discours en Arabie Saoudite, le Président Biden vient de réaffirmer le soutien et l’engagement de son pays à défendre envers et contre tous les valeurs du monde occidental ; il est particulièrement  irresponsable, comme on l’entend sur les plateaux de télévision, de traiter ce positionnement avec dérision sous prétexte de son âge ou de déclarations antérieures dépassées par les récents évènements. L’UE, à son tour, ne peut faire moins dans son soutien à l’Ukraine ; l’abandonner ne serait qu’un pas supplémentaire vers le déclin, irréversible, de la civilisation et de l’indépendance européenne.

En défiant l’Occident avec sa dernière manœuvre, Poutine donne une nouvelle occasion de raffermir l’alliance des pays démocratiques après avoir déjà contribué à resserrer les liens entre Membres de l’UE et conduit à un élargissement de l’OTAN, contrairement à ses objectifs déclarés. Toute hésitation, qui faciliterait une victoire par les urnes de Trump en Amérique ou des nationaux-populistes en Europe, deviendrait dès lors « compromission » et ne pourrait que contribuer à accélérer l’avènement d’un nouvel ordre mondial anti-occidental où la majorité des populations chercheraient la protection d’un régime autocratique dont ils seront les premières victimes.

Le moment est venu de se compter et de s’opposer fermement à l’agression russe. Chaque recul aggravera le prix ultime à payer pour préserver un monde vivable dans lequel nous devons nous astreindre à partager plus équitablement les ressources considérables à la disposition du genre humain.

Bruxelles, le 17 juillet,  2022

Paul N. Goldschmidt

P.S. : Je viens d’écouter les discours du Président Macron et d’Éric de Rothschild à l’occasion du 80ème anniversaire de la rafle du Vel d’Hiv.  Que les mots forts qui s’y sont exprimés trouvent une traduction pragmatique dans notre perception et traitement du drame ukrainien. Au-delà de la condamnation de l’antisémitisme spécifique au drame de la Shoa, les exactions commises en Ukraine témoignent de la même inhumanité et doivent être combattues et condamnées avec la  même sévérité. C’est à la fois notre intérêt et le meilleur hommage que nous pourrions rendre aux victimes de la barbarie nazie.