Sans un aiguillon extérieur, la Conférence sur l’Avenir de l’Europe risque d’accoucher d’une souris !

Une série d’évènements récents nous font brutalement prendre conscience que nous changeons d’époque : que ce soit le réchauffement climatique – identifié de longue date – qui se rappelle à nous par des évènements météorologiques ponctuels plus fréquents (inondations – canicule), qu’il s’agisse de la pandémie qui se moque des frontières et des souverainetés nationales ou encore de la mondialisation qui rend l’interdépendance des populations manifeste et irréversible, tous ces évènements imposent que l’homme doive privilégier l’intérêt collectif de l’espèce aux intérêts nationaux, communautaires et individuels. La prospérité exceptionnelle due aux progrès scientifiques, économiques et sociaux a favorisé, jusqu’à l’outrance, la croyance en la compatibilité illimitée de l’exercice des libertés individuelles et des impératifs incontournables qui en limite la jouissance.

Heureusement, malgré la tendance générale de privilégier la dissémination d’informations « pessimistes », les récents évènements font aussi état d’élans de solidarités exceptionnels et cette lecture plus positive se retrouve aussi à d’autres niveaux. Ainsi, les manifestations – cyniquement inspirées – contre les mesures annoncées par le Président Macron imposant un « pass sanitaire », palissent au regard du support massif de la population face à la vaccination et à l’acceptation des mesures qui l’accompagnent.

De même, au niveau européen, il faut saluer un ensemble de mesures initiées ou proposées par la Commission avec l’appui du Conseil et du Parlement, parmi lesquelles le « Plan Vert » ou le paquet « Fit for 55 » au plan environnemental, le « Plan de Relance » et l’émission d’une dette mutualisée au plan financier, la prise de responsabilité en matière sanitaire avec une réponse coordonnée à la pandémie, ou encore l’élaboration d’une politique d’indépendance industrielle, numérique et de sécurité.

Cela étant, il faut néanmoins prendre acte des difficultés rencontrées ou à venir dans l’adoption des mesures proposées, qu’elles soient d’ordre analytique (effets escomptés), pragmatique (mise en œuvre), législatif (conformité) ou qu’elles se heurtent tout simplement aux intérêts divergents de Pays Membres (souveraineté). La prolifération de domaines où il devient nécessaire de substituer un partage de souveraineté à l’exercice de  la «souveraineté nationale » se multiplie, due à la nécessité irréversible de faire prévaloir l’intérêt collectif par rapport à l’exercice des libertés individuelles.

Si, la nécessité d’une  réforme en profondeur de la gouvernance de l’UE est évidente, les tensions entre libertés individuelles (sans la contrepartie d’obligations équivalentes) d’une part et impératifs des intérêts collectifs de l’autre, paralysent la mise en cohérence des nouvelles conditions de la vie en société avec le cadre institutionnel devenu archaïque qui les régit. Malgré une prise de conscience de ce paradoxe, qui est exploité sans retenue par les mouvements nationaux-populistes, il est vraisemblable qu’une réforme purement volontariste au niveau de l’Union ne puisse surmonter les réticences, souvent basés sur le principe de « droits acquis », qui sont profondément ancrés dans l’imaginaire collectif.

Ainsi, est-il envisageable que la France abandonne son siège au Conseil de Sécurité de l’ONU au profit de l’UE ou que, dans la foulée, les 27 Pays Membres acceptent de ne pas être directement représentés, à l’Assemblée Générale, dans ses organes ou dans ses institutions spécialisées (FMI, BIRD, OMS, etc.) ? Les statuts de l’ONU, reliques d’une période révolue,  procurent l’excuse rêvée aux Pays Membres pour justifier le maintien des signes extérieurs leur « souveraineté nationale » respective, devenue dans les faits largement fictive. Une parfaite illustration en est donnée par le Brexit où la Grande-Bretagne a choisi d’échanger un rôle majeur dans l’exercice d’une souveraineté partagée au sein de l’UE contre l’idée abstraite d’une « reprise de contrôle » de ses affaires. En effet, tout accord entre deux entités souveraines exige par définition un abandon de souveraineté et les sacrifices consentis seront, in fine, le résultat du rapport de forces en présence.

Ce même dilemme se manifeste au sein même de l’UE où sa perpétuation est favorisée par le maintien de décisions à l’ « unanimité » débouchant sur des blocages et des chantages, intenables à la longue. Au lieu de miser sur une adaptation purement interne de la gouvernance, il serait intéressant d’explorer si celle-ci pourrait être induite par une réforme, ou plutôt une refondation, de l’ONU.

Basée sur le concept westphalien de l’ « Etat-Nation », l’ONU, créé en 1945 sur les ruines de la deuxième guerre mondiale et imposé par ses vainqueurs,, héritière de la SDN décrédibilisée, est l’archétype d’une organisation ossifiée, dont la structure et la gestion ne correspondent plus ni aux réalités géopolitiques ni aux besoins d’une gouvernance mondiale imposée par l’interdépendance croissante et irréversible des populations.

Une refondation s’impose où tout doit être repensé à la lumière des circonstances prévalant aujourd’hui et avec une ambition d’anticiper des évolutions futures dont les prémices sont déjà discernables. Une hiérarchie des normes et une application rigoureuse du principe de subsidiarité devrait en être une des lignes de force. Au lieu de reconnaître comme en 1945 la suprématie militaire des vainqueurs, devenue partiellement obsolète, ce sont d’autres critères qui devraient prévaloir dans la conception d’une nouvelle gouvernance basée sur le multilatéralisme, entre autres : facteurs financiers et économiques qui reconnaitraient le rôle clef des zones monétaires dominées par des Etats-Unis ($), de l’Union Européenne (€) et de la Chine (Yuan), facteurs de population qui reconnaitraient les espaces du sous-continent  indien, de l’Afrique, du Moyen et Proche Orient, de l’Amérique du Sud, de l’Océanie/Pacifique, etc., auxquels seraient rattachés les Etats individuels. Chacun de ses espaces, représentés au Conseil central, organiserait sa propre gouvernance interne, comme l’UE aspire à la réaliser entre ses Membres.

Au niveau mondial, une organisation centralisée, formée d’une dizaine de Membres chacun jouissant d’une légitimité propre et organisée en fonction des caractéristiques des Etats qu’ils représentent, serait le lieu où la solidarité du genre humain pourrait se déployer de façon effective, en reconnaissance du fait incontournable qu’aucune puissance ne peut vivre en autarcie, ni – sans mettre en danger la survie de la planète – poursuivre des ambitions de domination par la coercition. De surcroît, il apparaîtrait rapidement que – comme c’est déjà le cas des dons de vaccins où l’UE est à la manoeuvre– la solidarité sera amenée à profiter autant aux donateurs qu’aux récipiendaires.  Ce forum serait plus efficace et moins coûteux que ce « machin », comme disait le Général de Gaulle qui, riche de 193 membres, est incapable aujourd’hui d’assumer le rôle que ses concepteurs lui avaient assigné.

Après l’échec de la SDN et la faiblesse croissante de l’ONU, faudra-t-il attendre un nouveau cataclysme mondial, ou saurons-nous prévenir la catastrophe. Qu’elle soit d’origine politique, financière, économique, sanitaire, environnementale ou sociale, une nouvelle crise pourrait s’avérer celle de trop dont l’humanité aurait de la peine à se relever !

Face à cette réalité, les Etats Membres de l’UE devraient s’efforcer, lors de la Conférence sur l’Avenir de l’Union, de proposer des réformes qui soient le reflet des nouvelles réalités géopolitiques et compatibles avec les impératifs d’une gouvernance mondiale refondée. Cela créerait une fondation solide sur laquelle l’Union pourrait asseoir son ambition de jouer un rôle clef sur l’échiquier mondial au même titre que les Etats-Unis et la Chine, à défaut de quoi elle et tous ses Membres seront condamnés à une vassalisation permanente. 

Bruxelles, le 19 juillet  2021