Les discours prononcés le 3 février par Boris Johnson à Greenwich et par Michel Barnier à Bruxelles montrent les différences profondes entre les positions des parties à la veille de l’adoption de leurs « mandats de négociations » respectifs. Cela ne doit pas être une surprise, chacun des protagonistes bombant le torse avant d’entamer les pourparlers.

Un premier constat est que les deux présentations étaient d’excellente qualité, leur structure reflétant admirablement la différence de personnalité et de méthode des orateurs. D’un côté, un discours flamboyant et émotionnel faisant appel à la confiance (sentiment auquel le parcours de de Boris Johnson ne se prête guerre), et de l’autre une présentation charpentée, axée sur la cohérence, reprenant ne varietur les positions connues de l’UE.

Quelques conclusions préliminaires peuvent être tirées des conséquences d’un maintien « inflexible » des revendications énoncées qui, de prime abord, paraissent incompatibles.

En premier lieu, la notion de « cliff edge » a changé fondamentalement de signification depuis la ratification de l’ « Accord de sortie ». En effet, en cas d’échec des négociations il reste, gravé dans le marbre d’un traité, les stipulations concernant les droits des citoyens résidant les uns chez les autres, l’accord sur le maintien d’une frontière ouverte en Irlande (dont les modalités d’application – contrôles en mer d’Irlande – restent à définir à la lumière des accords finaux) et le règlement financier. En outre – sans accord – en ce qui concerne les échanges commerciaux, les règles de l’OMC, dont les deux parties sont signataires, seront automatiquement d’application.

Ensuite, s’il est exact que la « Déclaration Politique » rédigée et signée à quatre mains par l’UE et le R.-U., contient, comme le rappelle Michel Barnier, des engagements sur la substance des relations futures, parmi lesquelles le maintien d’une concurrence équitable, l’alignement des normes environnementales, sanitaires, sociales et la compétence de la CEJ pour les questions relevant du droit européen, il faut rappeler que cette Déclaration, contrairement à l’Accord à laquelle elle est annexée, n’a pas de caractère contraignant, n’étant pas assorti d’une obligation de résultats.

Si donc les propositions de Boris Johnson s’écartent de la Déclaration, c’est surtout l’esprit qui a présidé à l’accord d’octobre 2019 visant un « accord ambitieux » qui est remis en cause, ce qu’en filigrane Michel Barnier accepte, puisqu’il invite le Gouvernement britannique à fixer lui-même le contour de ses objectifs, tout en attirant l’attention sur les conséquences incontournables impliquées par ces choix.

Il est donc raisonnable de penser que dans un premier temps les discussions prendront le chemin d’un accord a minima, en passant éventuellement par une phase de menaces ou même de rupture effective. Au lieu d’initier les pourparlers sur la base d’une divergence aussi limitée que possible au départ d’une position identique sur le plan légal et règlementaire, on se dirige vers une négociation classique cherchant à améliorer les règles beaucoup moins contraignantes et plus limitées de l’OMC. Cette posture explique la référence de Johnson au modèle de l’accord de l’UE avec l’Australie et n’est pas de nature à créer l’atmosphère de confiance qu’il réclame.

En conséquence, il sied, comme le recommandent Johnson et Barnier, de renforcer les préparatifs des opérateurs économiques en vue de la sortie du R.-U. du Marché Unique et de l’Union Douanière prévue pour la fin de l’année. Les effets seront cependant asymétriques : les mesures décidées, notamment en termes de relocalisations, auront pour la plupart un caractère irréversible ce qui est de nature à pénaliser la Grande-Bretagne bien plus que l’UE dans un scénario qui est de toutes façons, perdant/perdant. Au plus le démarrage des négociations sera pénible, au plus les acteurs seront tentés d’agir rapidement ; le temps disponible pour arriver à un accord se réduisant en parallèle, fera alors de la probabilité d’un accord très limité une prophétie auto-réalisatrice.

Comme l’a écrit Martin Wolff, dans le Financial Times du 5 février, si la négociation se déroule en principe à égalité entre deux entités souveraines, la réalité est tout autre, l’UE détenant la plupart des atouts. De surcroît, les possibilités du R.-U. de négocier des accords commerciaux avec des pays tiers seront fonction de l’attractivité du Marché Unique pour ces mêmes pays, réduisant le nombre de partenaires potentiels pour lesquels le marché britannique serait prioritaire.

Encore plus fondamental est le fait qu’un accord limité (qui ne garantirait pas la fluidité des échanges commerciaux) mettrait en cause la capacité de Boris Johnson de réaliser son programme ambitieux de régénération des territoires délaissés du R.U. (dont le vote lui a assuré sa majorité au Parlement) qui sont ceux-là mêmes qui sont particulièrement vulnérables à court terme à toute entrave aux échanges commerciaux avec l’UE.

Dans les obstacles que Johnson semble accumuler unilatéralement, il faut encore citer son ambition de négocier simultanément des accords avec l’UE, les Etats-Unis, la Chine, des pays du Commonwealth, etc. Dans ce jeu périlleux il pourrait facilement se trouver isolé, perdant sur tous les fronts ou, au mieux, échanger la « vassalisation » vis-à-vis de l’UE dont il veut s’affranchir (mais dans laquelle les britanniques participaient aux décisions), pour une subordination à – ou une instrumentalisation par – d’autres puissances, encore plus contraignantes.

C’est, en effet dans la sphère géopolitique que la spéculation sur les conséquences du Brexit risque d’avoir un impact encore largement imprévisible. Par exemple, le récent renforcement de Trump dans les sondages en vue de sa réélection pourrait l’encourager à proposer un accord de libre-échange avantageux à la Grande-Bretagne où il se montrerait prêt à sacrifier délibérément certains intérêts commerciaux des Etats-Unis dans le seul but d’affaiblir l’UE. Ceci pourrait à son tour attiser les tensions au sein de l’UE, non pas à propos de sa relation avec les britanniques mais éventuellement dans les relations de l’Union avec la Russie où un rapprochement – honni par les uns – est envisagée comme un contrepoids nécessaire à la domination sino-américaine par d’autres. C’est donc indirectement que la cohésion de l’UE pourrait être mise à l’épreuve ; les résultats de la Conférence sur l’avenir de l’Europe en constitueront un excellent baromètre.

En conclusion, après les postures machistes habituelles aux veilles de de toute négociation importante, il incombe aux deux parties de démontrer très rapidement qu’une issue constructive est réalisable dans le court temps imparti. A cet effet, en vue de prétendre que les lignes rouges de chaque partie n’ont pas été transgressées, un compromis possible serait envisageable : mettre en place prioritairement un système de notification et consultation préalable (sur le modèle des consultations entre l’UE et les Etats-Unis en matière de régulation financière pour préserver l’équivalence), ensuite, créer un organe de monitoring de la mise en œuvre des accords (de retrait et sur la relation future) ainsi qu’un mécanisme robuste de résolution de conflits dans l’application des engagements souscrits. Cela permettrait à la Grande-Bretagne de prétendre garder sa pleine souveraineté en préservant son droit formel de divergence, tout en conférant à l’UE les instruments nécessaires pour protéger l’intégrité de son Marché Intérieur (et vice versa).

Bruxelles, le 7 février 2020