Alors que la récente crise politique en Grande-Bretagne a été déclenchée par l’annonce d’un « budget rectificatif » totalement irréfléchi au point d’être reçu  avec incrédulité et rejeté brutalement par les marchés financiers, ses causes profondes cumulent des facteurs dont certaines affectent simultanément l’Union Européenne sinon le monde entier et parmi lesquelles on peut citer le réchauffement climatique, la pandémie, le guerre en Ukraine, l’inflation, etc.

Il y a cependant une cause spécifique à la Grande-Bretagne – le BREXIT – qui l’a rendue particulièrement vulnérable. Cette faiblesse s’est révélée d’autant plus aigüe que les crises parallèles ont généré des conséquences qui ont mis à mal les prémices  principales – « faire du Royaume-Uni une puissance  globale et souveraine» – sur lesquelles reposait l’argumentaire en faveur de la sortie de l’UE. En effet, c’est peu de temps après le vote en juin 1916 que sont apparues progressivement la nécessité de revoir les priorités entre « sources » et « sécurité » des approvisionnements, entre les avantages du « partage » de souveraineté sur les plans sanitaires (vaccins), militaires (Ukraine) financiers (plan de relance), énergétiques, etc., conduisant les partisans du retrait à en masquer les inconvénients qui ont débouché aujourd’hui sur un isolement de la Grande-Bretagne à l’opposé du but recherché.

Sauvée, au moins temporairement, par une intervention musclée de la Banque d’Angleterre et  par l’annulation partielle des mesures budgétaires annoncées, il faudra longtemps pour que la City de Londres, privée de son intégration dans le Marché Unique européen, récupère son statut de place financière incontournable dans le fuseau horaire européen et rétablisse la confiance que doit mériter un des centres mondiaux de la finance.

Si l’attention s’est récemment focalisée sur les déboires largement auto-provoqués du Royaume-Uni, cela ne peut être une excuse pour ignorer que, comme l’arbre cache la forêt,  nombre de facteurs, économiques, financiers et géopolitiques similaires rendent l’équilibre déjà fragile au sein de l’Union Européenne tout aussi vulnérable.

Comme en Grande-Bretagne, les gouvernements de l’UE (en particulier de l’Eurozone) tentent de résoudre la quadrature du cercle en cherchant à concilier la lutte contre l’inflation, la maîtrise des taux d’intérêt, la gestion de la crise énergétique, le renforcement des dépenses de défense, le soutien au pouvoir d’achat, la réduction des inégalités sociales, la rigueur budgétaire, etc., tout en protégeant la valeur de l’€ ! Quoique chacun de ces objectifs soit amplement justifié, ils sont clairement inatteignables simultanément. C’est pour avoir ignoré cette vérité de manière si flagrante que les marchés ont sanctionné le gouvernement britannique de façon aussi sévère ; il ne faut donc pas sous-estimer la possibilité d’une crise de même nature dans l’UE notamment si ses Membres « souverains » ne se coordonnent pas suffisamment pour faire prévaloir les intérêts collectifs sur ceux d’Etats Membres particuliers.

En effet, à côté des avantages incontestables que lui donne la taille de son économie, l’UE présente aussi des faiblesses, notamment parce que le chantier de la Monnaie Unique demeure inachevé rendant la coordination de la politique monétaire de la BCE avec les politiques économiques et fiscales des Etats Membres particulièrement difficile. La nécessité d’unanimité des 27 dans des dossiers clés, quoique renforcée récemment par le soutien solidaire à l’Ukraine, pourrait rapidement s’effriter comme le démontre les tensions autour de la politique énergétique, les divergences sur l’efficacité des sanctions,  l’émergence d’orientations politiques opposées ou encore d’instabilité au sein des coalitions politiques au pouvoir dans les PM.

Une difficulté spécifique auquel se confronte la gestion des crises multiples qui se déploient aujourd’hui est de remédier à la situation créée par la distorsion prolongée des marchés financiers induite par l’action des Banques Centrales au cours des 14 dernières années : on a, à juste titre, applaudi la réaction des autorités suite à la crise de 2008 qui ont – à l’opposé de la réaction de la crise de 1929 – injecté des liquidités considérables pour sauver le système financier.  Ensuite, la BCE a stabilisé la crise des dettes souveraines de l’Eurozone (2011/12) avec la promesse d’un soutien illimité, suivi par l’introduction par plusieurs Banques Centrales de programmes d’assouplissement monétaire (Etats-Unis, Royaume-Uni, BCE) qui ont soutenu l’exubérance des marchés financiers, tant boursiers qu’obligataires, en captant l’essentiel des liquidités pléthoriques créées (jusqu’à la fin 2021). Cette politique monétaire interventionniste, dans un environnement où une inflation des prix à la consommation était réprimée chaque fois que la menace d’un ralentissement économique se profilait, a été rendue possible par l’accélération de la mondialisation (en particulier par la croissance et l’ouverture du marché chinois).

Alors que l’on se préparait à sortir progressivement d’une situation où on avait toléré des taux d’intérêts qui étaient devenus progressivement négatifs (après 35 ans de baisse quasi ininterrompue !), la pandémie et son plan de relance, suivi de la guerre en Ukraine et la nécessité de réarmement, la crise énergétique dans un environnement d’accélération de la crise climatique, ont conduit dans un climat de surendettement exacerbé, à de nouvelles demandes de financement incontournables (le « quoi qu’il en coûte ») que, vu l’urgence, la grande majorité des opérateurs a de nouveau accueilli avec soulagement.

Cependant, ces nouvelles interventions ont déplacé la pression de la hausse des prix des actifs où elle s’était réfugiée (aggravant aussi l’explosion des inégalités), vers l’inflation des prix à la consommation qui a fait un retour violent à partir de la fin 2021. Considéré, cette fois à tort, comme un phénomène transitoire, les Banques Centrales ont différé jusqu’au printemps 2022 la hausse de leurs taux, moment où la Banque de la Réserve Fédérale américaine a enclenchée une série de hausses, suivie rapidement par des mouvements similaires à travers le monde.

Cette situation appelle plusieurs remarques : d’abord, les autorités en place n’avaient jamais vécu un environnement inflationniste de ce type au cours de leur carrière et étaient donc mal préparées pour réagir. Ils sont d’autant plus excusables que leurs actions collectives pour gérer les crises successives, avaient – comme mentionné ci-avant – été applaudies et avaient sous-tendues une période de croissance et de bien-être sans précédent qui avaient fait émerger un nombre record d’individus au-dessus du seuil de pauvreté. Ensuite, on ne s’est pas rendu compte que l’effet cumulatif de 35 ans de baisse contrainte des taux, empêche d’inverser simplement la manœuvre pour contrôler la résurgence de l’inflation sans engendrer une récession économique significative.

Ainsi, le taux de l’inflation dépassant significativement celui de la hausse des taux nominaux, le niveau des intérêts négatifs réels n’a fait que s’accroître pénalisant tous ceux dont les revenus ne sont pas protégés par des clauses d’indexation ; les plus touchés sont les épargnants et les secteurs de l’économie qui sont dans l’incapacité de répercuter leurs coûts sur le consommateur.

Il n’est dès lors pas surprenant que la hausse des taux n’a pas eu l’impact escompté sur l’inflation. De plus, la hausse plus rapide des taux américains comparée à ceux de la BCE, aggrave la pression inflationniste depuis que, pour la première fois, la balance des paiements de l’Eurozone est devenue négative, notamment suite à la hausse des prix énergétiques libellés en $; de surcroit, cette faiblesse de l’€ augmente l’attrait du $ comme monnaie refuge, offrant un rendement supérieur à l’€ pour les mêmes échéances et créant une spirale négative dont il est difficile de s’extraire sans passer par la case d’une « récession » significative.

Cette situation est insoutenable. Sans une intervention urgente pour étendre l’Eurozone à l’ensemble des 27 PM et de créer simultanément un gouvernement fédéral, une capacité fiscale indépendante et une capacité d’emprunt autonome, seules capables de donner à l’UE et ses Membres les ressources nécessaires à surmonter les crises, l’éclatement de l’Eurozone et de la Monnaie Unique à plus ou moins courte échéance paraît inéluctable.

Finalement, dans ce monde où règne de plus en plus la loi de la jungle, seule une solidarité indéfectible  et les ressources dont dispose l’Occident démocratique sont capables de rétablir les équilibres nécessaires au développement harmonieux de la planète. Cela implique de manière incontournable de lourds sacrifices, notamment de la part de ceux qui ont profité – souvent inconsciemment – de la période de croissance et de paix relative qui s’achève. La contradiction entre la nécessité de l’Union de se doter d’une souveraineté indépendante des Etats-Unis tout en affrontant solidairement les défis existentiels qui menacent nos démocraties et nos valeurs, n’est pas le moindre des défis qui se posent.

Le soutien indéfectible à l’Ukraine, dont la population est soumise à des exactions intolérables, peut servir de symbole autour de laquelle la grande majorité de l’humanité peut se rallier. L’Occident devra être en pointe dans l’acceptation des sacrifices nécessaires et incontournables pour faire triompher, le droit, la justice et la solidarité. Faute d’y parvenir, ce sont les horreurs perpétrées par Poutine et ses affidés qui s’imposeront au monde, annonçant la fin d’une civilisation chrétienne qui, avec les contributions décisives d’autres philosophies, religions et traditions, a été patiemment élaborée au travers des deux derniers millénaires, fournissant le cadre dans lequel ses habitants ont prospéré.

Bruxelles, le 23 octobre,  2022