L’évènement historique que constitue le départ (formel) de la Grande-Bretagne de l’UE mérite certes d’être au cœur de l’actualité de ces derniers jours. Il est cependant évident que très rapidement d’autres dossiers vont occuper en alternance le devant de la scène : l’acquittement de Trump et les élections américaines, le coronavirus, la situation au Moyen-Orient, en Ukraine, les guerres commerciales, le réchauffement climatique, les troubles sociaux, la réforme de l’UE, etc. Ce qui est peut être nouveau c’est que dans notre univers « connecté », l’ensemble de ces dossiers le sont aussi ce qui rend leur traitement en isolation très problématique et souvent biaisé.

Le cas du Brexit est emblématique à cet égard et mérite à ce titre d’être examiné en plus de détails.
La plupart des analyses récentes concernent l’acte II du processus, à savoir les négociations de la « relation future » entre l’UE et la Grande Bretagne. Ils détaillent les questions soulevées par le calendrier, les mandats de négociations, les priorités, les dossiers problématiques, l’impact des choix retenus, les atouts dont chaque partie dispose, etc.

Si ces doctes études sont divergentes quant à leurs conséquences, il y en a peu qui s’attardent aux contradictions ou omissions évidentes, résultant des partis-pris qu’ils assument. Ceux-ci sont d’abord le résultat de l’asymétrie structurelle des objectifs poursuivis par les négociateurs où l’importance d’arriver à un accord équilibré est subordonné à la réalisation d’autres priorités.

Les deux parties affichent la volonté de conclure un accord « ambitieux » qui préserve leurs « intérêts » respectifs :

Le Gouvernement britannique doit, impérativement, prendre en compte des objectifs de politique intérieure (réconciliation, unité du Royaume-Uni, soutien aux territoires défavorisés,…) et les promesses de faire bénéficier le pays de sa liberté pour conclure des accords avantageux avec les Etats-Unis, la Chine, les pays du Commonwealth, etc.

L’UE doit avant tout assurer la préservation de l’intégrité du Marché Unique et ne pas concéder – sous peine de désintégration de l’Union – des avantages réservés aux Pays Membres (libertés de circulation) ou qui conféreraient des avantages compétitifs susceptibles de déséquilibrer le marché intérieur (aides d’état, normes sociales et environnementales, sécurité alimentaire, fiscalité avantageuse, etc.).

Dans la mesure où ces objectifs respectifs constituent des préalables non-négociables, la conséquence incontournable est que l’accord qui en résulterait sera forcément limité. Alors que les conséquences négatives pour l’UE se feront sentir dans les échanges commerciaux, dans la coopération sécuritaire et juridique avec la Grande-Bretagne, cette dernière souffrira non seulement plus intensément des mêmes inconvénients mais, de plus, il rendra particulièrement périlleux la mise en œuvre de deux promesses emblématiques de Boris Johnson : de mieux répartir les richesses du pays (concentrées à Londres, dans quelques grandes agglomérations et le sud-est du pays), et d’éviter des contrôles douaniers invasifs en mer d’Irlande.

La Grande–Bretagne doit donc décider rapidement quelles sont ses priorités : un alignement dynamique sur les règles de son « grand » voisin, causant la fureur des partisans du Brexit, mais préservant (temporairement) l’unité du Royaume-Uni, ou prendre le large et se trouver isolée, jouet des caprices des grandes puissances. Les Anglais semblent se bercer d’illusions sur de nombreux points parmi lesquels : la possibilité de créer une alliance avec Paris, Berlin et Ottawa pour s’opposer au duopole sino-américain, comme si Paris et Berlin étaient prêts à lâcher les 25 autres Pays Membres ou Ottawa provoquer les Etats-Unis au lendemain du nouvel accord NAFTA ; ou encore, l’idée tenace qu’ils diviseront les 27, oubliant que cela rend tout accord impossible.

Du côté de l’UE, la nécessité de renforcer sa cohésion au lendemain du Brexit, comme l’a encore souligné le Président Macron, relègue, par contre, les négociations avec les anglais au deuxième plan. A la lumière de l’usage que Donald Trump fait de l’arsenal d’armes « commerciales » dans la poursuite de son objectif d’ « Amérique d’abord ! », on décèle déjà comment il cherche à attirer le R.U. dans son orbite pour affaiblir l’UE (applaudi en cela par Putin et faisant les affaires de Xi). On peut cependant douter de la capacité du R.U. de négocier de front avec plusieurs partenaires dans un domaine notoirement complexe qu’il a délaissé depuis 47 ans ! Jouer les protagonistes l’un contre l’autre pourrait se révéler contreproductif et serait de nature à créer une méfiance peu susceptible de conduire à un accord « ambitieux » avec l’UE !

En conséquence, au-delà du travail préparatoire approfondi mené par Michel Barnier et son équipe, un effort tout aussi minutieux doit être fourni pour préparer la « Conférence sur le future de l’Europe » dont les délibérations sur deux ans ne peuvent être limitées par des engagements pris vis-à-vis du R.-U. Pour renforcer ses atouts, les 27 pourraient s’accorder, par exemple, sur l’introduction d’un nouvel article dans le traité, inspiré du fameux Art.5 de l’OTAN, qui ferait de toute mesure commerciale punitive visant un pays Membre, une atteinte à l’ensemble de l’UE et conférerait à la Commission le pouvoir de mettre en œuvre les mesures de rétorsion qui s’imposent. L’objectif serait dissuasif et seulement efficace à l’échelle de l’UE, marché de taille suffisante pour faire plier les grandes multinationales et empêcher les menaces américaines isolées comme celles envers la France concernant la taxation des grandes sociétés du numérique.

La dualité de différents dossiers géopolitiques a aussi été illustrée par les pressions américaines concernant la participation de Huawei dans le réseau 5G anglais ou encore dans les menaces américaines contre l’entrepreneur suisse responsable du pipeline Nord Stream, mettant en évidence l’interpénétration de considérations commerciales et sécuritaires. Dans le domaine monétaire la capacité (limitée) des puissances à s’entendre pour contrer la domination du dollar américain et son utilisation comme arme politique, conduira inévitablement à marginaliser la £ et risque de porter atteinte au rôle de la City comme centre financier mondial. On peut encore citer l’incidence de phénomènes aléatoires comme les incendies catastrophiques en Australie, la fonte accélérée des glaciers ou l’épidémie du coronavirus, tous éléments capables d’avoir des répercussions sur l’économie mondiale et des prolongements sur le plan politique et social.

Sur un autre registre, il devient indispensable de revoir le cadre de la gouvernance mondiale et d’y intégrer de façon appropriée les grandes multinationales dont la taille et le pouvoir ont atteint aujourd’hui un tel niveau qu’ils sont capables de diviser et instrumentaliser les plus puissants parmi les gouvernements, en particulier ceux qui s’efforcent, avec raison, de maintenir une légitimité démocratique à leurs actions.

Tous ces dossiers à géométrie variable sont autant d’arguments qui plaident pour la poursuite rapide et volontariste de l’intégration des Pays Membres dans une Union de plus en plus étroite. Elle se heurte néanmoins à ses propres contradictions : en France, les exhortations du Président resteront lettre morte tant que perdure le désenchantement de l’opinion publique avec l’ensemble de la classe politique ; La capacité d’Emmanuel Macron d’affronter bi en tête les recettes du Rassemblement National est limitée face aux succès dans les urnes qui ont conduit au Brexit, à l’élection de Trump, à la percée de Salvini ou de l’AfD sans oublier les succès économiques de certains régimes autoritaires, notamment en Asie. La rationalité de l’argument en faveur de l’Union est devenue inaudible à l’aune des déchirures économiques, sociales et politiques qui traversent la plupart des Pays Membres, particulièrement la France, la Belgique, l’Espagne, l’Italie ou encore la Pologne, la Hongrie ou même l’Irlande (Brexit). Ces clivages internes rendent l’unanimité requise pour réformer l’UE une chimère, les compromis sur le plan national primant sur ceux, indispensables, pour renforcer la souveraineté européenne.

En conclusion, loin de vouloir minimiser l’importance du Brexit et des négociations qui sont sur le point de s’engager, il faut que les deux parties considèrent comment leurs mandats de négociation respectifs sont compatibles pour chacun d’eux, avec les cadres beaucoup plus larges de l’intégration européenne et de la mondialisation.

Bruxelles, le 3 février 2020