« Alors que les Juifs demandent des signes et que les Grecs sont en quête de sagesse, nous proclamons, nous, un Christ crucifié, scandale pour les Juifs et folie pour les païens, mais pour ceux qui sont appelés, Juifs et Grecs, c’est le Christ, puissance de Dieu et sagesse de Dieu. Car ce qui est folie de Dieu est plus sage que les hommes, et ce qui est faiblesse de Dieu est plus fort que les hommes. » (1 Co, 22-25)

Appliqué au conflit Israélo-Palestinien, cet extrait de la Lettre de Saint Paul aux Corinthiens fera probablement l’unanimité en ce qui concerne le « scandale » et la « folie » qu’il représente mais restera profondément controversé en ce qu’il pourrait représenter la « sagesse de Dieu » !

En effet, le scandale et la folie de ce conflit sont manifestes et les hommes qui sont chargés de le régler ont, une fois de plus, fait étalage de leur impuissance à trouver un début de solution au-delà de déclarations convenues et d’un accord fragile, suspendant les violences qui ont fait de nombreuses victimes innocentes parmi les belligérants.

Je ne m’attarderai donc pas un instant à considérer la valeur relative des revendications faites de part et d’autre, qu’ils remontent à l’antiquité, à la conquête arabe,  aux croisades, à l’empire Ottoman, où à la perpétuation d’un état de guerre sans interruption depuis la création de l’Etat d’Israël en 1948. Ce serait, comme l’a prouvé l’histoire des 73 dernières années, un débat oiseux et surtout sans issue, quels que soient les mérites des arguments avancés ou les spoliations perpétrées ou subies par les populations concernées.

Cette situation est le résultat des priorités souvent irréconciliables que chacune des parties prenantes est (ou se croit) obligée – ou encore choisit  délibérément – de prendre en compte ; cela ne peut déboucher au mieux que sur une cessation temporaire des affrontements. En effet, toutes les autorités responsables, que ce soient les dirigeants israéliens ou palestiniens eux-mêmes, les acteurs régionaux concernés, les grandes puissances capables de peser sur les évènements ou encore la diaspora juive et musulmane et les intellectuels et politiciens partisans qui les aiguillonnent, mettent, sans exceptions, leurs intérêts particuliers avant celui des populations qui doivent en supporter les conséquences et dont l’immense majorité n’aspire qu’à vivre en paix.

Ainsi, le Président Biden doit composer avec une opinion publique qui se déchire selon des lignes partisanes, capable de remettre en cause son programme de redressement national après le Covid et le réengagement des Etats-Unis au plan international. L’Union Européenne est dans l’incapacité de s’exprimer et encore moins de peser, ne pouvant obtenir une position claire unanimement soutenue par l’ensemble de ses Pays Membres ; le même constat s’applique au Conseil de Sécurité. En France des considérations électorales et la peur d’importer le conflit sur le territoire où vivent 700.000 juifs et 6 millions de musulmans français, pèsent plus lourds que l’intérêt des populations ravagées du Levant. Des considérations politiques, économiques et religieuses à géométrie variable entre les parties prenantes rendent toute initiative, allant au-delà d’un armistice temporaire, mort-née.

Il est devenu impossible, devant le spectacle insupportable des souffrances gratuites et de la banalisation des exactions commises, de s’accorder au nom de la simple décence, sur la préservation de la vie, la dignité humaine et la poursuite de la paix comme objectifs prioritaires devant, en toutes circonstances, prévaloir sur n’importe laquelle des revendications ou intérêts particuliers qui s’expriment.

Devant cet échec patent, tant des belligérants que de la communauté internationale, profitant de la trêve, le moment n’est-il pas venu de donner sa chance à « la sagesse de Dieu » ?

Cette suggestion, qui fera sourire les uns et sera dédaignée par d’autres, a comme point de départ une approche radicalement différente : se concentrer sur ce que les populations concernées ont en commun au lieu de ce qui les divise. Elle s’écarte délibérément de toute considération politique, économique ou juridique, s’appuyant sur la primauté de valeurs spirituelles partagées visant à faire émerger un monde où la loi est justice, paix, joie et amour fraternel.

En effet, les Musulmans, les Juifs et les Chrétiens (les peuples du Livre) représentent mondialement une population de plus 3 milliards d’habitants, qui se réclame du même « Dieu unique, créateur du ciel et de la terre ». Pour la très grande majorité, quel que soit leur degré de pratique et leur adhésion – ou non – à des traditions particulières, Jérusalem a une signification au propre et/ou au figuré et constitue un lieu ou un symbole partagé. De même, au sein d’une multiplicité d’obédiences que chacune des religions d’origine a engendrées, des mouvements « intégristes » et/ou  « extrémistes » représentent une faible minorité, dont les activités occupent néanmoins une place importante, totalement disproportionnée au nombre d’adhérents et dont les activités sont fondamentalement incompatibles avec les croyances auxquelles ils prétendent souscrire.

Dans ce contexte, il incombe aux plus hautes Autorités spirituelles concernées, qui jouissent d’un respect et d’un rayonnement qui s’étendent souvent bien au-delà de ceux de leurs adhérents engagés, de prendre l’initiative de trouver ensemble une solution au conflit, inspirée par les principes qu’ils défendent. Elle serait présentée conjointement à leurs congrégations respectives et diffusée plus largement à l’opinion publique, notamment aux citoyens qui reconnaissent l’héritage civilisationnel des peuples abrahamiques ; il reviendrait à l’ensemble la tâche de faire pression sur les autorités politiques tant nationales qu’internationales. On attendrait de ces dernières, non seulement d’adhérer à l’accord mais de jouer pleinement le rôle que doit assumer la communauté internationale dans le financement de conditions aptes à permettre aux populations particulièrement meurtries de retrouver une vie digne et paisible.

Ce n’est ni mon rôle ni ma compétence de suggérer quelles obédiences devraient être représentées, le lieu et l’agenda des discussions, le format que prendrait les travaux ou toutes autres conditions que les participants jugeraient nécessaires pour assurer le succès de leur initiative. Il me semble cependant que cela demandera du temps et qu’au minimum, il serait convenu que tout acte de belligérance serait suspendu pendant la durée des travaux.

En cette veille de Pentecôte, ceux qui ont la chance de croire se joindront peut-être à moi pour invoquer l’Esprit Saint pour qu’Il guide les hommes de bonne volonté vers un monde meilleur.

Bruxelles,  le  22 mai 2021