L’annonce il y a quelques jours d’un nouveau déficit commercial français record d’€ 78 milliards pour l’année  2021 a fait couler beaucoup d’encre et a infecté la campagne présidentielle où les candidats se sont saisis du sujet pour illustrer le manque de compétitivité du pays et attaquer le bilan économique du Président. Si des comparaisons ont été tirées avec les concurrents « excédentaires » comme l’Allemagne et l’Italie pour stigmatiser le « déclin » de la France, l’attention a été attirée en même temps sur le déficit chronique que les Etats-Unis trainent depuis des décennies sans conséquences particulières.

Comme souvent à propos de sujets complexes à caractère technique, les explications véhiculent des informations où il n’est pas aisé de distinguer le vrai du faux et où des affirmations péremptoires cachent des réalités sous-jacentes contradictoires. Aussi paraît-il utile de clarifier le débat, d’autant qu’il a des implications profondes sur l’avenir de l’Union Européenne et que la France exerce simultanément la Présidence du Conseil jusqu’en juin prochain. Ce sujet devrait être – une fois l’horizon dégagé de la pandémie – une des plateformes centrales de la campagne,

Dans l’appréciation de l’impact du déficit commercial français il faut distinguer entre les domaines économiques/politiques d’une part et les aspects monétaires de l’autre. Sur le plan économique, l’augmentation continue des importations et la perte de marchés à l’exportation engendre une dépendance croissante du pays aux sources d’approvisionnements étrangères. Ceci n’est pas nécessairement un problème dans le cadre du « Marché Unique » mais pourrait mettre en cause la souveraineté française si le pays se trouvait coupé de l’accès à des marchés hors de l’UE. Une telle situation peut résulter d’actions délibérées comme des « sanctions » ou de causes accidentelles résultant d’évènements, climatiques, sanitaires, de pénuries, etc.

Il convient donc d’évaluer les risques encourus et de planifier une réponse adéquate. On s’aperçoit immédiatement que la réponse sera différente si l’indépendance poursuivie s’envisage au niveau européen ou national. Il y a en premier lieu un aspect de stratégie géopolitique car il saute aux yeux que la capacité de défendre en commun les intérêts des 27 est de loin supérieure à la somme de leurs capacités individuelles. Cette nécessité a été reconnue très tôt dans la dévolution à la Commission de l’exclusivité de la négociation des traités commerciaux en leur nom. Cependant, les perturbations occasionnées par la pandémie ont aussi révélé certaines faiblesses au niveau de l’Union pointant la nécessité de créer ou rapatrier la fabrication de certains produits essentiels (batteries, semi-conducteurs, médicaments, etc.) ce qui donne lieu à une âpre concurrence entre PM. Des dissensions sont aussi apparues quant à l’uniformisation des règles sanitaires (nationales) créant des distorsions aux règles de liberté de mouvement des personnes (communautaires).

Si, par contre, la « souveraineté nationale » formelle est considérée comme prioritaire (comme le suggère une majorité de candidats à la présidence française), alors se pose la question d’une évaluation des besoins pour se mettre à l’abri des pénuries d’approvisionnements (par exemple l’équilibre entre production d’électricité nucléaire/renouvelables et les importations) et le financement des ressources nécessaires correspondantes.

Ceux qui favorisent l’indépendance nationale assument, sans oser l’avouer, un risque accru de démantèlement de l’Union et de l’€ ; une telle éventualité rendrait insoutenable le maintien du déficit commercial qu’il faudrait apurer, non seulement vis-à-vis des créanciers hors UE, mais aussi vis-à-vis des anciens PM, dont les balances sont aujourd’hui enterrées  dans l’opacité des comptes « Target II» auprès de la BCE. Le règlement de ces dettes « en devises étrangères » enclencherait une spirale d’inflation/dévaluations (de la nouvelle monnaie) dont l’€ a protégé les membres de l’EZ depuis sa création.

La pérennité de l’Union devient dès lors un élément clé de la « souveraineté partagée » entre PM, thème cher au Président français, et apporte un démenti à la contradiction apparente comme quoi, en réalité, la souveraineté nationale française est d’autant mieux assurée qu’elle se fond au sein d’un ensemble européen toujours plus intégré.

Ce constat est encore significativement renforcé par l’examen des conséquences « monétaires » du déficit commercial français.

Il faut tout d’abord insister sur le fait que la notion de « déficit commercial » d’un pays membre de l’Eurozone n’a – sur le plan strictement monétaire – qu’une signification statistique. C’est l’équivalent de la balance commerciale de l’Etat de Californie au sein des Etats-Unis. Sur le plan de la gestion de la Monnaie Unique (confiée à la BCE et non à la France), ce qui compte c’est la balance commerciale de l’Eurozone vis-à-vis du reste du monde ; celle-ci a été globalement excédentaire depuis la création de l’€. Cependant, en dessous du capot, on note qu’à côté d’une France chroniquement de plus en plus déficitaire, l’Allemagne engrange traditionnellement d’importants surplus (€150 milliards en 2021) et ce quel que soit le taux de change de l’€ par rapport au $ ; l’Italie de son côté fait état d’une balance créditrice confortable malgré sa dette souveraine abyssale.

Ce n’est donc pas le taux de change de l’€ qui est le principal déterminant de la compétitivité de l’économie des pays membres de l’Eurozone. En effet, l’équilibre de la balance commerciale de l’Eurozone a été maintenue pendant la période malgré une fluctuation importante du taux de change vis à vis du $ depuis l’introduction de la monnaie unique en 1999 au taux de €1 = $1.17 (entre $0.82 et $1.60).

La soutenabilité du déficit commercial français n’est donc envisageable qu’au sein de la construction protectrice de l’Eurozone.

Ensuite, quoiqu’on en dise, la situation française n’est pas comparable avec celle des Etats-Unis, d’abord parce que 100% de la dette américaine est exprimée dans sa propre monnaie, alors que celle de la France serait libellée en « devise étrangère » en cas de « redénomination »; ensuite,  parce que les E.-U., contrairement à la France, disposent de l’ensemble des outils de gestion monétaires, économiques et fiscaux d’une part et bénéficient d’une position privilégiée d’être détenteurs de la « Monnaie de Réserve » de choix et de la « monnaie de transaction » principale dans les paiements internationaux, de l’autre. De surcroît, l’explosion des transactions sur les marchés des capitaux, qui aujourd’hui dominent les flux financiers, sont très majoritairement libellés en dollars, marginalisant l’impact du déficit commercial et conférant un pouvoir exorbitant aux autorités américaines qui contrôlent unilatéralement l’accès au marché de leur propre devise.

Comme je l’ai souvent remarqué, il est vain de se plaindre de ce déséquilibre flagrant. Le seul remède consiste à achever la Monnaie Unique en l’étendant aux 27 PM et de progressivement conférer à l’€ les caractéristiques d’une monnaie alternative au $. Faute de la volonté politique nécessaire, l’UE (et le reste du monde) demeurera vassalisé au $ américain dont l’usage demeure la clé d’une part très significative du financement de l’économie mondiale.

Conclusion

Le Président Macron s’est fermement engagé sur la voie d’une souveraineté européenne partagée comme garant de la souveraineté nationale (résiduelle) de la France, ce qui ouvre une voie pour adresser le problème du redressement progressif de la balance commerciale française dans le cadre d’une coopération renforcée au sein de l’Union (préfigurée par le Plan de Relance adopté en 2020). Il faut cependant être parfaitement lucide que la poursuite réussie de cet objectif conduira inexorablement à d’autres transferts de pouvoirs notamment dans les domaines de la défense et de la politique étrangère. En particulier, le moment venu et après la mise en œuvre d’une réforme approfondie des Traités, il deviendra incontournable de céder à l’UE le siège de la France au Conseil de Sécurité de l’ONU, hypothèse formellement rejetée par le Président, probablement parce qu’il juge – à juste titre – cette cession prématurée.

Par ailleurs, pour les candidats à la magistrature suprême qui s’arcboutent sur la primauté de la loi française sur celle de l’Union, ce positionnement est en contradiction directe avec la nécessité d’approfondir l’intégration de l’UE, ne fut-ce que pour permettre à la France de s’affranchir avec ses partenaires d’une dépendance synonyme de vassalisation sur le plan international.  En dénonçant abusivement un taux de change de l’€ trop élevé, ils n’offrent aucune solution pragmatique à une correction progressive du déficit commercial excessif, laissant sous-entendre, leur préférence, soigneusement dissimulée, pour la facilité de dévaluations qu’autoriserait un retour au franc (et la fin de l’UE) et qui pèserait, par l’intermédiation d’une inflation galopante,  surtout sur les classes populaires et les petits épargnants.

Dans un monde où les « fausses » informations circulent avec le même degré de crédibilité que les faits, formons le vœu que tous ceux qui aspirent à gérer les affaires de l’Etat ne s’appuient pas sur une démagogie simpliste et mensongère pour être irrémédiablement confrontés aux réalités une fois investis du pouvoir et dont le citoyen fera les frais. Trompé une nouvelle fois, les risques d’une explosion des contestations sociales et des violences pourraient gravement mettre en danger la démocratie française, débouchant sur un régime où les libertés tant vénérées par la population seraient irrémédiablement compromises.

Bruxelles, le 11 janvier  2022