€ 540 milliards tirés au forceps ne suffiront pas.

On aimerait saluer l’accord conclu par les Ministres des Finances au bout de plus de 20 heures de négociations, comme un premier pas vers une réponse coordonnée de l’Union à la crise qui se prolongera bien au-delà de la maîtrise du Covid19. Il ne fait, cependant, qu’accorder un espace de respiration avant de confronter les questions existentielles qui détermineront la capacité de survie de l’Union elle-même. Le fait d’entériner un « compromis » de plus est de très mauvais augures car par la nature même de l’accord, qui cherchait à rapprocher des points de vue irréconciliables, les Autorités ont fermé des portes qui rendront les négociations futures encore plus difficiles.

L’erreur fondamentale a, me semble-t-il, été commise par le Conseil Européen qui, ne trouvant pas de consensus, a chargé les Ministres des Finances de faire des propositions sur la forme de l’aide financière que l’Union serait amenée à fournir à ses Membres. Ce faisant, ils ont limité les réponses possibles aux aspects économiques et financiers alors que les défis soulevés, contrairement aux crises précédentes, dépassent très largement ce cadre pour englober des questions sanitaires, sociales, environnementales et surtout politiques qu’il sied d’intégrer à la réflexion.

Confier aux seuls grands Argentiers d’apporter des solutions limitait de facto la discussion autour du concept de « mutualisation » des risques de financement. Cela a débouché sur une solution hybride où la partie gérée par la Commission (SURE) est garantie par le budget (et donc mutualisé par le Traité indépendamment de la façade des garanties des PM) tandis que celui confié à la BEI est mutualisé par ses statuts (qui oblige les 27 PM actionnaires à respecter dans la durée un ratio des fonds propres par rapport aux dettes). Il s’ensuit que les emprunts levés par ces deux entités sont des exemples parfaits d’Eurobonds avec lesquels les marchés sont familiers depuis des décennies (y compris ceux finançant autrefois la Communauté Européenne, la CECA et Euratom). Par contre les € 240 milliards à avancer par le MES sont réservés à – et garantis  par – les seuls membres de l’UEM et sont limités à 2% du PIB de l’emprunteur et ne peuvent être utilisés que pour financer les suites directs et indirects de la pandémie.

Le Covid19 a été un révélateur imprévu et un accélérateur malvenu de la prise en compte des problèmes de fond qui minent la progression de l’intégration européenne : il apporte la démonstration imparable de la pertinence de l’Union et – a contrario – de l’incapacité manifeste qu’auraient les Pays Membres à affronter individuellement que ce soit la crise économique qui se profile ou une répétition d’une crise sanitaire similaire. Ainsi est apparu clairement le besoin incontournable de doter l’Union de capacités en matière de santé (prérogative jusqu’ici exclusive  des PM), pour, par exemple, constituer des stocks ou des capacités de production stratégiques de médicaments et de matériaux sanitaires ; le coût d’une stratégie visant à imposer une exigence de « souveraineté nationale » dans ce domaine serait prohibitif.

Ce même raisonnement a déjà été souvent avancé en matière de défense, de protection des frontières extérieures, d’environnement, de cyber sécurité, etc. ; la réalisation soudaine que l’apparition d’une menace réelle dans un de ces domaines nous trouverait aussi démunis et impréparés que ce fut le cas avec le Coronavirus nous oblige donc à étendre notre réponse à la crise bien au-delà de l’urgence économique.

Si l’UE est l’entité seule capable de défendre les intérêts de la population européenne et empêcher la vassalisation progressive de chacun de ses Membres à des puissances étrangères, la priorité du Conseil Européen doit être de s’en donner les « moyens politiques » avant même d’envisager la réponse économique à une récession (dépression ?) planétaire qui, quelle que soit sa durée et son ampleur, va modifier durablement notre mode de vie.

Il s’agit ni plus ni moins que de convaincre l’opinion publique que la solidarité européenne est le meilleur gage du maintien de nos libertés démocratiques et de nos protections sociales, malgré les excès avérés du capitalisme financier qui a creusé les inégalités de façon outrancière. L’alternative – dont l’attrait pourrait bénéficier de la discipline remarquable manifestée lors du confinement – pourrait encourager d’aucuns de donner leur support à des aventures nationalistes autoritaires ; leurs dirigeants actuels (dans l’opposition pour la plupart) ne ménagent leurs critiques des pouvoirs en place, boucs émissaires faciles  pour les déboires d’une situation imprévisible..

Il est donc impératif de faire émerger un consensus politique pour faire évoluer l’Union vers une entité de type « fédérale » ; sans attendre la formalisation des procédures, il sied de prendre des mesures immédiates dans le cadre du traité existant. Ils incluent :

En premier lieu accélérer, avec le soutien requis, la participation à l’UEM des 8 pays encore non-membres pour assurer une superposition parfaite entre l’UE et l’UEM. La situation incertaine devrait encourager une flexibilité accrue se basant sur la proposition que la force d’une UEM à 27 est supérieur à celle d’une Union à 19+8. Les pays qui refuseraient (en violation du traité) seraient invités à quitter l’Union.

Ensuite, doter l’Union d’un budget fédéral significatif avec des ressources propres (impôts et taxes européennes) et une capacité d’endettement correspondante. En coordonnant une politique économique renforcée de l’Union avec la politique monétaire de la BCE, l’Union pourrait fiancer la relance économique avec la même souplesse dont dispose le gouvernement fédéral américain.

Enfin, se battant à armes égales sur les marchés internationaux où sa « puissance » économique et financière collective compterait, elle pourrait progressivement se libérer de la domination du dollar américain recouvrant une vrai « souveraineté monétaire » (partagée avec ses membres) qui fait cruellement défaut à l’Eurozone.

Conclusion

Devant l’énorme défi que pose la sortie de crise initiée par le coronavirus, c’est maintenant qu’il faut faire le choix d’une Europe libre, sociale, puissante et solidaire avec l’ambition et la capacité de porter ses valeurs dans le monde d’une part, ou, de l’autre, de succomber à l’aventure des populismes nationalistes qui seront soumis rapidement aux dictats d’autres grandes puissances dont la  vocation et l’ambition est de supplanter notre exceptionnalisme européen multiséculaire.

La qualité de vie que nous lèguerons aux générations montantes et les possibilités qu’elles auront de façonner leur propre avenir dépend entièrement de notre choix. L’histoire repasse rarement les plats !