Seule l’intégration rapide de l’UE peut le priver d’une victoire !

L’interprétation des dernières diatribes de Poutine et de ses acolytes, réaffirmant la poursuite avec une intensité accrue de ses objectifs de guerre initiaux, fait l’objet de débats passionnés dans les médias qui tournent principalement autour de la capacité de la Russie de les réaliser.

Sur le plan militaire (excluant l’option nucléaire), la menace russe pour l’Alliance Atlantique semble limitée à court terme étant donné le besoin qu’a la Russie de reconstituer ses forces en matériel et personnel après les pertes considérables subies sur le terrain. De même, la possibilité pour l’Ukraine d’initier une offensive d’ampleur victorieuse paraît faible : elle est totalement dépendante de la quantité et rapidité des livraisons d’armes par les pays de l’OTAN et de la formation à leur utilisation. L’issue, qui prendra nécessairement du temps, dépend de la vitesse avec laquelle la production d’armements peut être accélérée, sachant que les stocks, notamment de munitions, sont plus abondants du côté russe, lui donnant la capacité de maintenir dans l’intervalle une pression continue destructrice et démoralisante.

Sur le plan des sanctions, il devient clair que, si leur maintien aura à terme des conséquences très pénibles pour la population et l’économie russe, à court terme par contre, comme le prétend Poutine, c’est principalement l’Europe qui en subira les effets. En particulier, la suspension imminente (?) des livraisons de gaz entraînera un affaiblissement significatif de l’économie allemande se propageant à l’ensemble du Marché Unique et induisant inévitablement une récession. Celle-ci se profilera au plus mauvais moment où l’inflation, la hausse des taux d’intérêts, l’endettement public excessif, la possibilité d’une résurgence de la pandémie (phénomènes dont Poutine n’est pas responsable) imposeront à la population de l’UE des sacrifices susceptibles de créer des tensions politiques et des remous sociaux.

Poutine, dont la population est taillable et corvéable à merci, n’a qu’à attendre et laisser les tensions inévitables se développer entre Pays Membres de l’Union. Leurs populations, après un sursaut initial de solidarité admirable avec l’Ukraine, ne sont pas prêtes à accepter les sacrifices d’une « économie de guerre » dont – sans expérience préalable – elle ignore la signification. L’opinion publique est susceptible de se diviser – notamment au sein des pays qui ont échappé au joug soviétique après la guerre – quant à la nécessité d’endurer des sacrifices pénibles portant atteinte au pouvoir d’achat, à la mobilité, aux services sociaux, etc., au profit d’un pays non-membre de l’OTAN. Les mouvements populistes et eurosceptiques capitalisent sur ces sentiments pour faire avancer leurs agendas faisant miroiter des promesses intenables qu’offrent leurs programmes souverainistes. Le résultat des récentes élections législatives françaises, malgré le conflit ukrainien, en sont une parfaite illustration.

Or, la réalité est que l’Ukraine se bat à notre place pour la défense de nos valeurs, (ce qui a été implicitement reconnu en lui conférant le statut de Pays-candidat à l’UE). Cela permet d’éviter une belligérance déclarée entre deux puissances nucléaires, cette temporisation ne pouvant qu’être annonciatrice d’une politique d’apaisement rappelant  celle des années 1930.

Sur le plan économique et financier, les tensions à l’intérieur de l’Eurozone s’exacerbent, reflété  par la faiblesse de l’€ dont le cours devrait encore s’infléchir sous la parité avec le $ dans les prochains jours, alors que la FED annonce une nouvelle hausse significative de son taux directeur et que la BCE n’entame que prudemment son propre cycle de resserrement du crédit ; son projet d’un mécanisme de soutien à la dette souveraine des pays les plus endettés de l’Eurozone est déjà contesté par certains des Pays membres et ne verra peut-être pas le jour.

Ainsi, totalement indépendamment de la guerre en Ukraine – mais évidemment sans ignorer ses effets induits et grossissants – la question de la pérennité de l’€ se pose à nouveau mais dans un contexte encore plus vulnérable que lors de la crise des dettes souveraines en 2010-12. En effet la concomitance d’autres crises (géopolitiques, Ukraine, inflation, climatique, sanitaire, alimentaire, surendettement, etc.,) révèle au grand jour la faiblesse de l’architecture inachevée de la Monnaie Unique, tout comme se sont révélées nos dépendances en approvisionnements vitaux, constatées lors de la pandémie et plus récemment lors de l’agression russe en Ukraine. Dans ce même ordre d’idées on peut citer le désarmement coupable des forces armées européennes, le désinvestissement dans l’industrie nucléaire allemande ou le manque d’entretien des réacteurs français.  

L’effondrement de l’€ et la crise économique mondiale qui s’ensuivrait, offrirait à Poutine de réaliser ses objectifs à petit prix. Il pourrait dès lors, s’attacher à la déstabilisation politique de ses plus proches voisins, rétablissant l’influence russe sur les territoires perdus lors de la chute de l’empire soviétique et l’étendant progressivement à l’ensemble du continent.

Pour s’y opposer, la nécessité absolue pour les Pays Membres de renforcer l’intégration de l’UE à marche forcée n’est cependant plus suffisante : en intégrant sa monnaie (étendue au 27), sa politique étrangère, sa défense, etc., l’UE doit constituer un deuxième pilier au sein de l’OTAN faisant contrepoids aux Etats-Unis. Ensemble, les Etats-Unis et l’UE – avec les autres pays développés – peuvent alors former une alliance capable de relever le défi clairement lancé par Poutine et de s’opposer à l’axe Pékin-Moscou qui cherche à établir un nouvel ordre mondial.

L’alliance occidentale bénéficie dans cette compétition existentielle d’atouts considérables en termes de richesses, d’éducation, de valeurs démocratiques et, de surcroit, loin d’être le moindre, du $ américain qui domine le marché financier mondial. Cette arme de destruction massive a pris par surprise Poutine lorsque l’UE, le R-U, la Suisse, le Japon, le Canada, Singapore et l’Australie se sont joint aux sanctions, gelant plus de 400 milliards des réserves de change et d’or russes. Dans ce contexte, l’€ doit jouer – comme l’UE au sein de l’OTAN – le rôle de second pilier,  contrôlant conjointement avec le $, les flux financiers, internationaux, rôle auquel le renminbi ne pourra prétendre pour longtemps, vu le caractère autoritaire de son régime qui n’inspirera pas la confiance nécessaire aux acteurs indépendants.

En conclusion, nous sommes arrivés à la croisée des chemins : les termes du défi sont clairement définis. Si nous voulons le relever avec succès et préserver nos valeurs de démocratie et de liberté – sans vouloir les imposer aux tiers autrement que par la valeur de l’exemple et une politique de soutien économique et institutionnel (conforme à nos intérêts bien compris) – nous n’avons d’autres choix que de former une alliance entre pays développés démocratiques où les Etats-Unis et une Union Européenne intégrée assureront conjointement le leadership.

Lorgues, le 9 juillet,  2022