Ce serait aussi offrir à Vladimir Poutine la réalisation immédiate de son  objectif de restauration de la puissance impérialiste russe.

Les résultats du premier tour des élections présidentielles françaises concrétisent une fracture profonde de l’électorat. Les forces extrémistes représentent conjointement une majorité des suffrages exprimés, même si leurs divisions internes favorisent, en principe, la réélection de Président sortant. A moins d’un sursaut lors des élections législatives, le pays risque d’être ingouvernable et incapable d’instaurer les réformes qui s’imposent. 

Cet état inédit du paysage politique nécessite d’y faire face avec un argumentaire pertinent tenant compte du contexte national et géopolitique actuel. Il faut laisser au vestiaire les espoirs s’appuyant sur les recettes éculées de diabolisation qui ont tenu jusqu’à présent l’extrême droite à l’écart du pouvoir.

Le programme officiel de Marine Le Pen demeure, quoi qu’elle en dise, un programme d’extrême droite, sinon dans la formulation des mesures suggérées mais implicite dans leurs conséquences potentielles. En effet, une série de changements proposés sont inconstitutionnelles ou violent les engagements souscrits par la France dans le cadre de traités internationaux, en particulier le TUE. Néanmoins, l’essentiel de l’argumentation à opposer à sa candidature doit reposer sur les dangers que son élection ferait courir à la population en termes de « Pouvoir d’Achat », thème central de son programme.

Marine Le Pen entretient habilement une confusion entre « pouvoir d’achat » et « inflation ». Elle propose un catalogue de mesures destinées à « rendre à la population son argent ». En même temps, elle fustige « le mur d’inflation » qui se profile sans admettre que le financement de ses mesures favorisant le pouvoir d’achat y contribue largement ; son résultat est un jeu à sommes nulles sinon, plus probablement, négatives.

Ce tour de passe-passe trouve son origine dans la crise de 2008/11. Depuis lors, le pouvoir d’achat a été soutenu par une politique budgétaire prodigue, rendue possible par la tolérance coupable du Conseil Européen et la complicité de la BCE. Malgré la politique monétaire excessivement accommodante, combinant la répression des taux d’intérêt (favorisant l’endettement public) et l’assouplissement monétaire (par des achats massifs d’obligations souveraines), les effets « inflationnistes » de cette politique sur le pouvoir d’achat ont été canalisés dans la valeur d’autres actifs, notamment financiers, aggravant l’explosion des inégalités dans un environnement d’apparence stable des prix à la consommation.

L’expansion économique et les progrès technologiques réguliers ainsi qu’une mondialisation à la recherche exclusive du profit (notamment grâce à l’incorporation de la Chine dans le circuit commercial mondial), ont permis d’absorber la hausse des prix (inflation) des biens et des services. La crise sanitaire a donné un coup d’arrêt à ce « paradis ». Elle a révélé les faiblesses d’une trop grande dépendance sur des chaînes d’approvisionnements étirées (interrompues par le confinement) ainsi que leur vulnérabilité (blocage du canal de Suez) d’autant plus que des entraves à la libre circulation des personnes et des biens se multiplient (Brexit, contrôles sanitaires, sanctions, etc.).

Alors que la reprise économique permettait d’espérer enjamber les effets de la pandémie, au terme d’une période « transitoire » d’inflation modérée, la prolongation de la crise sanitaire (notamment en Chine) et surtout la survenance de la guerre entre la Russie et l’Ukraine, ont profondément altéré la donne géopolitique.  De nouvelles pénuries se répercutent directement sur les prix des matières premières et des denrées agricoles, donnent un caractère pérenne aux poussées inflationnistes et engendrent une spirale salaires-prix dont les conséquences à long terme sont loin d’être maîtrisées. 

Or, cette situation se déploie alors que les marchés financiers montrent des signes d’instabilité créés par les distorsions dues aux interventions « non conventionnelles » des principales Banque Centrales : simultanéité de bourses surévaluées, de taux d’intérêt (réels) négatifs, d’une prolifération d’instruments financiers spéculatifs (Bitcoin, SPACS, NFT, etc.), le tout dans un contexte inflationniste soutenu. Si les Banques Centrales américaine et britannique ont commencé à réagir, la BCE reste hésitante par peur d’enrayer la reprise fragilisée par le contexte géopolitique et d’aggraver le service de la dette des pays de l’Eurozone.

L’objectif prioritaire est, pourtant, de maîtriser l’inflation ce qui requiert l’intervention concomitante et coordonnée de la BCE et du Conseil Européen. Or, Madame Le Pen, contrairement à ce qu’elle répète à longueur de meetings et de déclarations entend bien sortir de l’Union et de l’€. Elle excipera, sans hésitation, du mandat qu’elle prétendra avoir reçu de défendre l’intangibilité de la souveraineté française, pour justifier ce retournement dont l’électeur ne veut pas dans sa très grande majorité.

Il s’ensuit qu’il est mensonger de présenter un programme électoral de défense du « pouvoir d’achat » sans disposer des leviers nécessaires pour le mettre en œuvre. Bien au contraire, la sortie de l’UE et de l’€ accélérera dramatiquement l’inflation entraînant des dévaluations successives de la nouvelle monnaie nationale d’autant que la France souffre déjà au sein de l’Union d’un déficit de compétitivité représenté par le déséquilibre abyssal de sa balance commerciale. Il ne fait aucun doute que les objectifs d’amélioration du pouvoir d’achat que s’est assignée Madame Le Pen dans son programme ne sont pas atteignables dans le contexte actuel et qu’il y a lieu d’en informer honnêtement l’électorat. Le débat télévisé du mercredi 20 avril opposant les deux candidats sera l’occasion idéale de confronter Marine Le Pen avec ses contradictions et de renouveler le K.O. infligé lors du débat de 2017.

Finalement, l’élection de Madame Le Pen déboucherait immédiatement sur gel de l’entente franco-allemande indispensable à la survie de l’Union. Ainsi, elle apportera sur un plateau d’argent à Vladimir Putin la réalisation accélérée de son ambition de détruire l’UE. Il pourra ainsi achever l’anéantissement du peuple ukrainien à l’abri de toute protestation de la communauté internationale.

Dans cette situation – comme le répètent en chœur les dirigeants de tous les partis « républicains » – pas une seule voix ne doit soutenir Madame Le Pen lors du scrutin du 24 avril prochain.

Bruxelles, le 13 avril,  2022