Se féliciter des rapprochements provoqués par l’agression russe ne doit pas cacher les désaccords entre Pays Membres de l’UE et au sein de l’OTAN.

Oui ! Les crises multiples qui se déploient ont engendré une prise de conscience des dangers géopolitiques, économiques, financiers, écologiques, sanitaires, énergétiques et sociaux qui nous guettent. Comme ce fut le cas dans le passé, de telles circonstances ont été propices à des avancées dans le processus d’intégration européenne, qui sans cette pression seraient inenvisageables. Un exemple en est le « Plan de Relance » qui, suite aux dégâts économiques de la pandémie, a permis de surmonter les objections profondément ancrées au recours à une dette mutualisée ; plus récemment, la guerre en Ukraine a relancé le débat sur la défense européenne.

Ceci étant dit, il y a lieu de reconnaître que l’intensité des crises actuelles et leur interpénétration présentent un défi d’une ampleur inconnue depuis le conflit 1914 – 1945. S’ajoutent aux problèmes classiques, les conséquences des progrès techniques, scientifiques, en communication, médiatiques, informatiques etc., qui, dans l’intervalle, ont rendu toute comparaison historique aléatoire, notamment depuis que l’homme a acquis la capacité de détruire définitivement son habitat.

La difficulté pour quiconque de démêler cette complexité, d’offrir à l’opinion publique une explication rationnelle et de proposer des solutions applicables, a engendré chez les gouvernants une abdication de leurs responsabilités et créé chez les gouvernés un désintérêt croissant pour la politique. L’absence de débat sur le fond, tant dans la campagne présidentielle que législative en France, s’est traduite par une abstention massive ; elle reflète le manque de crédibilité des solutions « nationales » dans un monde globalisé, hyper connecté et interdépendant. Cette évolution met la démocratie gravement en danger : en effet, un nombre croissant de citoyens se laissent séduire ou deviennent indifférents à l’émergence d’un régime  autoritaire, au recours à la violence, à la désobéissance civile ou autres voies de fait.

Devant leur incapacité à agir, les autorités politiques  se rabattent sur des questions touchant directement la vie journalière de leurs électeurs. Elles se préoccupent du « pouvoir d’achat », sans souci de cohérence de leurs propositions avec les problèmes d’inflation, de dette publique, de priorité budgétaire, de règles du Marché Unique, etc., et la nécessité d’aborder ces problèmes dans le cadre d’une coopération internationale. Ainsi, le catalogue de mesures immédiates annoncées en cas de victoire (improbable) de J.L. Mélenchon sont, non seulement dangereuses, mais relèvent de la plus haute fiction.

De surcroît, la guerre en Ukraine, mérite une mention spéciale.  Cette préoccupation est une source de désaccords profonds entre Pays Membres de l’UE, faisant émerger un clivage entre pays de l’ouest européen et ceux, plus à l’est, qui ont seulement récemment échappé au joug soviétique. Les recommandations sont souvent formulées, en fonction des peurs d’une population qui ignore largement les réalités liées à un conflit militaire et qui est obnubilée par la préservation de ses propres intérêts, notamment ses acquis sociaux et son statut fiscal ; ceux-ci ont été financés, en partie, par le « dividende de la paix » au détriment des capacités de défense, négligées depuis des décennies.

Cet état des lieux a pour but de démontrer que les solutions aux crises multiples qui se chevauchent, ne peuvent être abordées efficacement à l’échelon de la « Nation ». C’est ce fait, bien compris par le citoyen, qui pourrait expliquer son désintérêt pour la politique et son manque de confiance dans les autorités qui, aujourd’hui, sont structurellement incapables de mettre en œuvre leurs programmes. Il serait donc temps de proposer une approche plus honnête, construite en tenant compte des réalités objectives, et d’apporter dans ce cadre des solutions concrètes aux aspirations légitimes du citoyen. C’est ce que nous tenterons de faire ci-après.

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Un ordre mondial bipolaire semble se profiler, dominé par deux puissances incontestées : les Etats-Unis et la Chine. Dès lors  se pose la question suivante : ce duo peut-il être élargi à des tiers, notamment à l’UE et à la Russie ?

Pour ce qui est de l’UE, l’option de se projeter comme une grande puissance indépendante paraît relever de l’utopie, en tous cas aussi longtemps qu’elle ne constitue pas une Fédération dotée d’une souveraineté comparable à celle de ses rivaux. Par contre, le choix d’un partenariat avec les Etats-Unis doit s’imposer autant par choix que par nécessité :

Par choix d’abord : parce que c’est seulement dans l’unité que l’Occident (étendu au pays démocratiques développés) peut espérer, malgré sa population minoritaire, préserver ses acquis et propager – sans les imposer – ses valeurs, à commencer la « liberté » ; c’est en partageant les bienfaits de ses richesses économiques, culturelles, technologiques, etc., que l’UE peut aspirer, de concert avec les Etats-Unis, au leadership du monde occidental.

Par nécessité ensuite : parce que l’UE est dépendante des Etats-Unis dans l’exercice de sa souveraineté dans deux domaines cruciaux :

  • sa défense, dont les difficultés d’approvisionner l’Ukraine ont mis en évidence les insuffisances en personnel et matériel de ses Membres pour soutenir un conflit conventionnel dans la durée. La fragmentation des responsabilités au niveau national (financement et commandement) assure de fait la domination que les Etats-Unis exercent sur ce plan au travers de l’OTAN.
  • sa monnaie, dont l’architecture est encore inachevée tant au plan structurel de l’UEM qu’au plan géographique, l’Eurozone ne couvrant que 19 des 27 PM. De surcroît, les crises actuelles ont tendance à renforcer la suprématie incontestée du dollar comme seule monnaie universelle, rendant l’économie de l’Eurozone tributaire d’un accès sans entraves aux marchés financiers américains.

La solidarité entre les Etats-Unis et l’UE est donc une nécessité. Elle implique la « fédéralisation » de l’UE de manière à présenter un ensemble suffisamment cohérent pour équilibrer le partenariat. Cette intégration doit mettre fin à la fragmentation (et opposition) des pouvoirs, exacerbée à outrance dans les domaines requérant l’unanimité. Tant que la primauté absolue de la souveraineté européenne sur celle de ses Pays-Membres n’est pas résolue (dans le cadre d’une subsidiarité dévolue aux différents niveaux d’exercice des pouvoirs), le partenariat avec les Etats-Unis conservera des relents de « vassalisation », qui le rend insupportable à une partie significative de l’opinion publique.

En ce qui concerne les prétentions de la Russie au statut de grande puissance autonome, elles reposent principalement sur trois éléments : son arsenal nucléaire, ses ressources naturelles et l’étendue de son territoire. Sauf à exercer en permanence un chantage nucléaire suicidaire, la Russie n’a pas les moyens d’imposer ses volontés, vu sa faible population et son économie sous-développée basée principalement sur l’exploitation de ses richesses naturelles. Pour elle, un partenariat avec la Chine présente donc des avantages qui s’imposent – comme c’est le cas pour l’UE – tant par choix que par nécessité.

Par choix d’abord pour des raisons idéologiques. Elle partage avec la Chine un régime autoritaire ainsi que des ambitions expansionnistes dans son environnement immédiat ainsi la recherche d’influence sur un horizon plus éloigné. Contrastant avec la mémoire pénible de la colonisation imposée par l’Occident, ces régimes bénéficient de préjugés favorables de la part de dirigeants – eux aussi souvent autoritaires – de nombreux pays en voie de développement, tel que reflété par leur opposition ou abstention lors du vote condamnant la Russie à l’ONU.

Par nécessité ensuite, car la Russie doit diversifier tant les débouchés pour ses ressources naturelles que ses sources d’approvisionnements, mis à mal par les sanctions imposées par l’Occident suite à l’agression de l’Ukraine. Cependant, il fait peu de doute que dans ce second partenariat, le rapport de forces entre associés – dont ils comprennent parfaitement le mode d’emploi – penchera très largement en faveur de la Chine.

Un dernier scénario où une troisième puissance mondiale serait constituée par l’adhésion de la Russie à l’UE est à l’heure actuelle du domaine du fantasme, quoiqu’en théorie cette construction aurait vocation à établir un équilibre tripolaire plus stable que le monde bipolaire vers lequel on s’achemine.

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La situation géopolitique actuelle et son cortège de crises imposent la tenue d’un discours de vérité au citoyen européen. Il est confronté à un choix historique : soit la poursuite de ses ambitions dans le cadre étriqué de son pays, chacun défendant au mieux ses intérêts propres, soit, alternativement, le parachèvement  l’Union Européenne afin de lui donner les moyens de préserver, sinon de faire fructifier, ses ressources au bénéfice de tous au sein d’un Occident démocratique.

Même un consensus à ce niveau ne paraît plus suffisant dans le contexte actuel ; le maintien de l’alliance avec les Etats-Unis apparaît, en effet, de très loin comme la meilleure garantie d’une vie prospère et libre. Pour s’en convaincre, il convient à chacun de se poser la question suivante : « quelle serait ma réaction si demain les Etats-Unis décidaient de quitter l’OTAN ? » Sauf celui qui espère vivre dans un paradis russifié dont on peut journellement admirer l’attrait sur nos écrans TV, personne ne peut envisager sereinement un tel scénario ou prétendre, vu la formidable expansion économique après la guerre, que l’Europe n’a pas très largement profité de l’Alliance Transatlantique.

 Que ceux qui critiquent avec tant de passion l’Union Européenne, qui malgré ses défauts attire comme un aimant les pays voisins, se rejoignent dans un effort collectif pour surmonter les difficultés inévitables qui se profilent et qui engendreront des sacrifices pénibles. Il est temps de reconnaître que notre génération a vécu largement au-dessus de ses moyens, non seulement par des dépenses (y compris sociales) inconsidérées que par des sous-investissements dans les domaines militaires, énergétiques, écologiques, sanitaires, éducatifs, etc. Est-ce à cela que faisait allusion le Président Macron en déclarant hier « que nous devons entre dans une économie de guerre ? » En privilégiant la satisfaction immédiate de nos désirs, nous en sommes arrivés au point de mettre gravement en péril notre indépendance.

La réforme des traités européens, l’élargissement de l’UE et de l’OTAN sont urgents si on veut éviter d’être humiliés par notre incapacité de porter secours aux Ukrainiens, eux qui risquent aujourd’hui leurs vies pour que nous puissions jouir des bienfaits de la liberté. Dans un monde interconnecté, le concept de « souveraineté nationale » doit être fondamentalement réévalué, sous peine de risquer la disparition de notre civilisation si ce n’est celle de l’humanité entière.