Ses conséquences géopolitiques augurent d’un bouleversement pérenne du marché financier international et du monde !

Les sanctions décidées contre la Russie ont surpris tant par leur étendue et la rapidité de leur mise en œuvre que par la coordination  dont elles font l’objet entre les gouvernements responsables de la supervision des principales places financières mondiales.

Si la prise de sanctions financières n’est pas une arme nouvelle dans l’arsenal des mesures punitives déployées pour exercer des pressions d’un Etat sur un autre, son usage dans le cadre de la crise ukrainienne porte son efficacité à niveau inédit. Ses conséquences, en particulier sur le fonctionnement des marchés financiers, viennent s’ajouter aux défis que font peser sur ses derniers :

  • Le rôle majeur joué par les Banques Centrales créant des distorsions –seulement partiellement réversibles – dans les relations traditionnelles entre taux d’intérêts, inflation, croissance, déficits budgétaires et marchés boursiers. 
  • La nécessité de renforcer la supervision et règlementation des marchés, y compris les systèmes de compensation/paiements (clearing), les crypto-monnaies (BITCOIN…), les produits innovants (SPACS…) etc.
  • Les besoins de financement colossaux engendrés par le réchauffement climatique, la pandémie, les transitions énergétique et numérique, les systèmes de défense et de sécurité, etc.
  • Les pressions sociales dérivées de l’explosion des inégalités, etc.

Cette situation est de nature à accélérer une transformation de l’architecture géopolitique mondiale annonciateur d’un véritable changement d’époque.

Jusqu’à l’éclatement de la crise ukrainienne, les sanctions financières impliquaient – directement et/ou indirectement – la privation d’un accès au marché du dollar américain, monnaie dans laquelle était libellée la grande majorité des transactions internationales (financement. opérations de change, produits dérivés, clearing…). Les Russes ont méticuleusement anticipé ce facteur dans la préparation de leur intervention militaire initiée en 2014. Ils ont accumulé $630 milliards équivalent de réserves de change diversifiées et d’or, limitant leur dépendance du $. Ces mesures furent complétées par un endettement (public et privé) en devises modeste ($220 milliards), un budget excédentaire alimenté par leurs exportations de gaz, de pétrole, de céréales et de métaux, un renforcement de leur production agricole et la résilience d’une population taillable et corvéable à merci. Cela devait permettre, en théorie, au pays d’endurer des sanctions  le temps que la dépendance de l’UE – jugée faible et désunie – aux fournitures d’énergie, ne conduise à la levée rapide des sanctions, une fois leur « opération militaire spéciale » éclaire achevée. Ils n’avaient pas totalement tort dans la mesure où – au moment d’écrire – l’UE achète encore journellement autour de $700 millions de gaz à la Russie.

Ces prévisions ont, cependant, été démenties par la prolongation du conflit, la résistance acharnée des ukrainiens et une réaction inédite de la communauté internationale conduisant à l’isolement progressif de la Russie. La solidarité s’est montrée particulièrement efficace sur le plan de la coordination des sanctions financières entre la grande majorité des pays dont les monnaies sont acceptées dans les transactions internationales (Etats-Unis, Eurozone, Grande-Bretagne, Japon, Suisse, Canada, Singapore, Australie) qui s’est traduite par un effondrement du rouble et la probabilité d’un défaut de paiements sur la dette extérieure russe dans un avenir rapproché. Ces mesures comprennent le gel et/ou la saisie des avoirs russes détenues dans ces pays, y compris celles de la Banque Centrale et des principales banques russes (et biélorusses) également privés d’accès au système de messagerie SWIFT, celui des actifs des oligarques, la suspension de l’usage des cartes de crédit hors de Russie, etc.,

De surcroit, ces mesures sont de nature à persuader les pays qui se sont tenus, jusqu’à présent, à l’écart des sanctions, notamment la Chine, de ne pas aider la Russie à les circonvenir, sous peine d’être à leur tour l’objet de mesures de restrictions. L’objectif poursuivi est donc de contraindre l’agresseur russe à résipiscence par le renforcement progressif et les effets cumulatifs des sanctions. La méthode choisie n’est cependant pas sans risques dans la mesure où elle pourrait susciter une réaction imprévisible de la part d’un Etat qui est doté du plus grand arsenal d’armes nucléaires de la planète. Il convient néanmoins de  confronter ce risque maintenant car toute tentative d’apaisement se traduira par un coût supérieur à payer plus tard, comme l’histoire nous l’a enseigné.

Les conséquences de ce déploiement inédit des sanctions appellent cependant à tirer des leçons qui dépassent de très loin le cas spécifique de leur utilisation dans le cadre du conflit russo-ukrainien.

En premier lieu, on aura apporté la démonstration que l’efficacité des sanctions nécessite une coordination multilatérale pour éviter leur contournement. Ceci pourrait présager à plus long terme une atténuation progressive de la domination incontestée des Etats-Unis en tant que détenteurs exclusifs de l’arme « économique » de destruction massive que représente aujourd’hui le dollar américain. Un tel développement entraînera à son tour une série d’évolutions fondamentales:

  • La reconfiguration du marché financier internationale autour de trois monnaies principales : le $, l’€ et le Renminbi. Pour que l’€ puisse jouer son rôle, il faut nécessairement achever préalablement l’UEM et l’étendre aux 27 PM, ce qui devrait devenir un objectif prioritaire.
  • La réintroduction du « risque de change » comme facteur essentiel dans les décisions d’investissements qu’ils soient industriels, institutionnels ou privés. C’est pourquoi il sera nécessaire que les trois zones monétaires soient suffisamment étendues géographiquement et puissantes économiquement pour permettre une saine diversification en leur sein, à l’abri de restrictions de change éventuelles. Ces contingences vont fortement rééquilibrer les pouvoirs, augmentant celles des pouvoirs publiques au détriment du secteur privé. Ils permettront le déploiement des outils nécessaires pour mieux lutter contre la fraude et l’optimisation fiscale, le blanchiment d’argent ou contre les flux financiers liés au terrorisme et au marché de la drogue, ou encore de s’attaquer aux inégalités criantes résultant d’une mondialisation débridée.
  • Pour assurer la stabilité au marché, il conviendra de la reconfigurer le système financier international, supervisé par le FMI et/ou la BRI, qui pourraient, le cas échéant, être mandatés pour surveiller les régimes de sanctions. Le but serait d’assurer un accès adéquat, transparent et sécurisé aux activités sous-tendant celles des opérateurs de marché. Le réseau de lignes Swap entre les 3 Banques Centrales principales serait renforcé, les autres Banque Centrales étant chacune reliées par des accords similaires à celle de leur propre zone (sur le modèle mis en place en 2008 lorsque la BCE a servi d’intermédiaire pour procurer des $ à certains pays qui n’avaient pas de relations directes avec la Banque Fédérale de Réserve américaine).
  • Une restructuration fondamentale de la gestion des avoirs financiers en tenant compte des risques que l’imposition de restrictions d’accès à la liquidité des actifs sous-jacents peut engendrer. A titre d’exemple, ségréger les actifs représentant des avoirs situés dans des zones monétaires tierces de façon à ne pas geler l’ensemble des avoirs d’un fonds commun de placement dont une partie des investissements serait rendue inaccessible.
  • Le développement progressif de « marchés de capitaux » dans chacune des trois zones monétaires qui pourront à terme rivaliser avec ceux des Etats-Unis et renforcer leur indépendance.  Ces marchés financiers nécessiteront des accords de supervision, de compatibilité et d’interopérabilité, devant contribuer à démultiplier l’accès aux – et le volume des – financements indispensables à rencontrer les besoins toujours plus importants imposés par une population mondiale croissante, bénéficiant d’une espérance de vie accrue et aspirant à l’amélioration de ses conditions de vie.

Conclusion

La nature des changements que laissent entrevoir, les conséquences des sanctions financières décidées contre la Russie, sera nécessairement amplifiée par l’incidence des autres grandes thématiques qui rythment l’évolution de l’humanité sur notre planète.

Certaines conclusions préliminaires peuvent néanmoins être tirées :

  • Au plan mondial seule la solidarité entre les peuples est de nature à assurer la survie de notre espèce. Le moyen privilégié d’en assurer le développement a été, depuis toujours,  et demeurera, sans le moindre doute possible, l’accès du plus grand nombre à l’éducation.
  • Au plan européen, le conflit ukrainien a bouleversé les consciences. Il impose à l’UE de se mettre en capacité de jouer son rôle de protecteur de ses citoyens et d’assurer l’ancrage des valeurs civilisationnelles, morales et éthiques qui conditionnent la vie en société.
  • Il est peu probable, si l’opinion publique européenne ne se saisit pas des circonstances particulières actuelles qui conditionnent notre avenir, qu’une occasion  plus favorable se présente. A défaut il faudra que les générations futures héritent d’un monde façonné par nos faiblesses et notre incapacité à transcender nos égoïsmes.