Au milieu des crises géopolitiques, climatique, énergétique, de la £, etc., la fragilité de l’€ compromet la cohésion de l’Union Européenne. Cela pourrait engendrer une crise financière majeure capable de conduire à la désintégration de l’ordre mondial qui prévaut depuis 1945. Cette période a vu se développer une ère de croissance démographique, économique, de progrès scientifiques, d’innovations et d’accumulation de richesses sans précédent qui a pour conséquence de mettre à l’épreuve la survie de l’humanité.

Le débat politique et l’attention des médias se focalisent sur une actualité qui évolue avec une telle rapidité qu’il est devenu difficile de prendre le recul nécessaire pour analyser et comprendre les interférences entre les évènements qui occupent momentanément le devant de la scène. Ainsi se sont succédés au cours des semaines depuis le décès de la Reine Elisabeth II, la controffensive de l’armée ukrainienne, la prise de pouvoirs de la droite en Suède, la menace nucléaire réitérée de Poutine, l’affaiblissement du soutien de ses alliés à Samarkand et à l’Assemblée Générale de l’ONU, la mobilisation contestée en Russie symptôme d’une fuite en avant, l’instabilité du régime en Iran, la débâcle de la £ qui illustre la perte du contrôle de l’inflation, des finances publiques et des conséquences du Brexit au Royaume-Uni et enfin, ce dimanche, la victoire électorale de la droite extrême en Italie. Cette accumulation d’évènements  se déploie sur fond de la crise climatique, de la transition énergétique et de l’inflation qui projettent leurs effets sur le long terme.

Or plusieurs de ces évènements influencent individuellement et collectivement l’avenir de l’UE. Alors que la pandémie (vaccins,), le Plan de Relance (financement mutualisé), l’agression russe de l’Ukraine (approvisionnements humanitaires, militaires et sanctions), ont chacun marqué un renforcement de la solidarité et des efforts d’intégration des Pays Membres, d’autres signes, au contraire, pointent vers une difficulté croissante de maintenir l’unanimité des 27, plus indispensable que jamais. Cela est particulièrement mis en évidence par les victoires des partis populistes en Suède et en Italie qui viennent renforcer le camp de ceux qui prônent la primauté des intérêts nationaux sur l’intérêt collectif, compromettant ainsi la sécurité, la prospérité et finalement l’indépendance et les libertés de tous les européens.

Le succès croissant des partis nationaux-populistes bloque notamment tout progrès dans le dossier crucial de l’achèvement de l’architecture de la Monnaie Unique, sous le prétexte fallacieux de préserver une souveraineté économique (inexistante) des PM de l’Eurozone. Ce blocage est incompatible avec une gestion collective des sanctions, des dossiers de la transition énergétique, du réchauffement climatique, etc. Dans le contexte actuel ce constat revêt une importance particulière, car les déboires de la £ qui accaparent l’attention des marchés, ont pour résultat de minimiser l’attention portée à la faiblesse structurelle de l’€.

Quelles que soient les erreurs commises par les responsables politiques et économiques, quelles que soient les conséquences que les britanniques devront affronter, la Grande-Bretagne ne court pas le danger de faire défaut sur sa dette laquelle est quasi intégralement libellée dans sa monnaie nationale, ce qui lui offre la protection formelle de sa « planche à billets ». De surcroît, l’instabilité structurelle de l’€ pourrait être un facteur essentiel dans la préservation de l’unité du Royaume-Uni.

Par contre, les dettes souveraines des Pays Membres de l’Eurozone sont libellés en €, monnaie qui, bien qu’ayant « cours légal » sur leurs territoires, représente néanmoins une dette en « monnaie étrangère ». Cette particularité rend les PM susceptibles d’être confronté à un défaut de payement si l’UE/ BCE ne se porte pas garant de leur solvabilité. Or, une telle garantie est contraire au TUE et l’annonce par la BCE du nouveau Transmission Protection Instrument ne semble pas de nature à apaiser un marché obligataire traversé par des incertitudes, en particulier celles qui entourent la soutenabilité de la dette italienne dans le nouveau contexte politique. Les dangers engendrés par la persistance de l’inflation, du risque de récession, des déséquilibres budgétaires, de la hausse des taux d’intérêts et des atteintes au pouvoir d’achat se cumulent ; ils pourraient rapidement déboucher sur des mouvements sociaux favorables aux thèses nationalistes à caractère autoritaire.

De surcroît, la BCE doit mener sa politique monétaire sans interlocuteur valable : 19 Ministres des Finances lui font face dans l’Eurogroupe lequel n’est pas doté des pouvoirs décisionnels nécessaires. Cela se révèle notamment lorsque la Banque Centrale doit trouver l’équilibre entre la lutte contre l’inflation et le soutien à la croissance et l’emploi. La hausse des taux d’intérêt, devenue incontournable vu la politique monétaire américaine radicalement anti-inflationniste, a pour effet que toute modération se répercute immédiatement sur le taux de change déjà fortement déprécié par le retard pris sur la FED et le caractère de « monnaie de refuge » dont bénéficie le $ ;  l’exemple du comportement de la £ vient encore de nous le prouver.

Il est donc urgent de s’assurer que le financement d’une part toujours plus importante des dettes souveraines des PM soit assurée par l’intermédiation d’une dette mutualisée au niveau de l’Union ; on créerait ainsi un instrument bénéficiant du recours (théoriquement illimité) à l’Institut d’Emission. Si cela ne garantirait pas la « valeur » (pouvoir d’achat) relative de la monnaie, cela protègerait efficacement contre le risque de défaillance et mettrait l’€ sur pied d’égalité avec les monnaies telles que le $, le Yen, le Renminbi, la £ etc., alors que, dans sa forme actuelle, l’€ subit un désavantage structurel qui fragilise sa pérennité.

Un tel développement se heurte frontalement aux partis eurosceptiques dont l’influence croissante représente un danger existentiel pour l’Union. Un retour à une Europe des Nations affaiblirait la capacité de chacune d’entre-elles à défendre ses intérêts efficacement comme le prouve la perte d’influence de la Grande-Bretagne et le chaos  financier, économique et social qui s’y profile depuis le Brexit. Des situations semblables seraient inévitables avec l’effondrement de l’UE.

Finalement, postposer l’achèvement de l’architecture de la Monnaie Unique fait courir un risque supplémentaire non seulement à l’Union mais au reste du monde : contribuer à l’effondrement de l’€ en soutenant les divisions au sein des Pays Membres pourrait procurer à Vladimir Poutine – sans recours à l’arme nucléaire – une victoire à la Pyrrhus, entraînant l’humanité dans sa chute qui semble désormais inéluctable. En conclusion, il est urgent d’évaluer les vulnérabilités de l’ordre mondial et de relier entre-elles les conséquences des multiples crises qui s’y déploient. L’inachèvement de l’€ constitue un maillon particulièrement faible et exposé dans ce tissus de défis qui s’entremêlent et se renforcent mutuellement.