Seule le niveau européen peut financer le secteur de la santé et les autres besoins tout aussi prioritaires tels l’environnement, l’éducation, l’énergie, etc.

La pandémie a été un révélateur, dans le monde en général et dans l’UE en particulier, de l’urgence de consacrer des ressources supplémentaires considérables à l’ensemble du secteur de la santé publique. Ce constat fait l’unanimité, à telle point que les pays les plus riches de la planète ont accepté de fournir (dans leur propre intérêt) des millions de doses de vaccins à ceux qui n’avaient pas les ressources nécessaires pour s’en procurer. Cette solidarité s’est d’ailleurs rapidement étendue à une coopération intense au niveau de la recherche et de l’échange d’informations, conduisant en un temps record à la mise au point et à la production de vaccins efficaces issus à la fois de technologies innovantes et traditionnelles.

Même si, au sein de l’UE,, la nécessité de mutualiser les approvisionnements s’est rapidement  imposée dans un domaine sensé relever de la « souveraineté nationale », l’absence de cadre juridique, les difficultés de coordination et le manque d’uniformité décisionnel – notamment au niveau des mesures sanitaires et leurs impacts sur la mobilité – ont aggravé les coûts astronomiques et totalement imprévus engendrés par la Covid.

Au niveau national, les défaillances constatées dans l’organisation du secteur de la santé, de la disponibilité d’équipements, du manque de personnel formé et de l’indigence de leurs rémunérations, etc., ont débouché très rapidement sur des appels à des efforts financiers pour pallier les coupes budgétaires et le sous-investissement chronique accumulé au cours de plusieurs décennies.

Ces appels, rencontrés partiellement dans l’urgence (salaires – équipement) nécessitent cependant des investissements considérables sur la durée dans la recherche, la formation, la ré-industrialisation de la production pharmaceutique où, après l’euphorie du « quoi qu’il en coûte  » et l’accès à des sources de financement apparemment illimités, ils seront mis en concurrence avec d’autres priorités tout aussi légitimes dans les domaines tels que l’environnement, l’éducation, l’énergie, etc.

Dans un premier temps, la reprise économique rapide, contrepartie de l’effondrement au premier semestre 2020, a donné l’illusion d’un horizon qui se dégageait progressivement alors que l’économie demeurait sous perfusion avec des aides sous forme de subsides/prêts d’une part et une politique monétaire accommodante de l’autre ; les premiers ne faisaient que reporter les ajustements structurels incontournables induits par la pandémie et la seconde prolongeait la distorsion des marchés financiers qui avait permis aux bourses de terminer 2021 au plus haut, les indices cachant une réalité sous-jacente très contrastée à cause de l’incidence démesurée sur la cote des GAFAM, grands bénéficiaires de la pandémie. L’incertitude s’est renforcée en fin d’année avec l’apparition de nouveaux variants du virus ce qui reporte les espoirs de juguler la pandémie et forcent les autorités politiques à faire des choix douloureux entre les mesures de relance de l’économie et de santé publique.

C’est dans ce contexte où une opinion public déprimée cherche surtout à se rassurer, notamment sur l’avenir du monde que devra affronter leurs enfants, qu’il faut se doter d’un minimum de réalisme quant aux contraintes imposées par la gestion de la « sortie de crise ». Les coûts seront exorbitants car ils doivent non seulement réparer les dégâts subis mais devront aussi couvrir la restructuration de nombreux secteurs allant de la distribution (ventes en lignes) aux transports (concurrence des téléconférences), à l’intégration du télétravail, etc.

Les solutions miracles, véhiculées par les partis politiques, qu’ils soient extrémistes à gauche comme à droite qui surfent sur les peurs en diffusant leurs poisons dogmatiques et protectionnistes ou qu’il s’agisse des partis traditionnels qui préfèrent « plaire que faire », sont incapables de présenter des perspectives à la hauteur des défis colossaux qui se dessinent.

Les contraintes principales résultent des ressources disponibles pour financer les programmes de relance de l’économie et d’établir un équilibre soutenable sur le long terme dans la foulée d’une période exceptionnelle où – à juste titre – on a laissé se creuser des déficits abyssaux dont il est urgent de se désintoxiquer.

Ce défi est d’autant plus difficile à relever qu’à côté du consensus sur la nécessité d’investir massivement, se pose simultanément le financement des dépenses courantes tant dans le secteur public que privé. Dans ce contexte, l’inflation, attisée par les pénuries d’approvisionnements et de main d’œuvre et renforcée par la perspective de hausses des taux d’intérêt, risque d’enclencher une spirale des salaires. Cette situation met en péril simultanément l’équilibre des finances publiques et la survie de nombreuses entreprises rendues définitivement non-compétitives, rendant aléatoire la poursuite de politiques monétaires et fiscales contra cycliques.

Tous les ingrédients semblent donc se coalescer pour conduire à une crise financière et à une confrontation sociale, d’autant plus que la pandémie  a considérablement, aggravé les inégalités en faveur des classes les plus aisées. Même si ces dernières subiront les effets d’un crash boursier, les conséquences d’un retour de l’inflation pèseront principalement sur les plus démunis, exacerbant les ressentiments et alimentant les tendances aux recours à la contestation, si ce n’est à la violence.

A la suite des considérations qui précèdent, il parait évident que si chacun des 27 Pays Membres de l’Union suit une politique économique et fiscale indépendante – comme le prévoit le traité – encadrée seulement par le Pacte de Croissance et de Stabilité et le Semestre Européen,  la BCE ne pourra mener à bien son mandat de gestion de la politique monétaire commune au nom des 19 PM de l’Eurozone. Seul un nouvel équilibre financier, reposant sur la capacité d’emprunt à peine entamée de l’UE à 27, peut concilier à moyen terme un retour aux équilibres  budgétaires globaux et une inflation maîtrisée en-dessous mais près de 2%. La mutualisation des emprunts de la Relance à hauteur de € 750 milliards  a ouvert la voie, dans la foulée de la pandémie, à un tel schéma. Loin d’y voir – comme certains PM – une opération ponctuelle à ne pas être répétée, elle devrait servir de préfiguration au développement d’un marché financier libellé en €, capable à terme de rivaliser avec le marché du $. Ne pas se saisir de cette opportunité conduira inexorablement à l’éclatement de l’€ et au démantèlement de l’UE.

Cette analyse ne doit pas nécessairement conduire à un diagnostic pessimiste : au contraire, elle offre l’opportunité de rallier le citoyen autour d’un programme radical et enthousiasmant d’approfondissement de l’Union. Le moment paraît, en effet, opportun pour mobiliser une opinion publique prête à s’engager et à prendre des risques au moment où elle prend conscience des faiblesses structurelles – insurmontables à l’échelle nationale –  mises en évidence par la pandémie qui gangrènent progressivement le continent depuis le début du siècle. Simultanément, elle s’imprègne de la nécessité d’affronter ensemble les défis géopolitiques et de contrer les efforts déployés par la Russie et la Chine pour affaiblir l’Union. Il convient également d’enfin prendre en main la destinée de l’Union et d’échapper à la vassalisation monétaire et stratégique vis-à-vis des  Etats-Unis, dont le centre d’intérêts s’est déplacé vers la zone Indopacifique et dont la dernière manifestation a été le traitement méprisant de l’Union dans le cadre du dossier Ukrainien. 

Les efforts incontestables que la mise en œuvre d’un tel projet vont exiger apparaîtront très raisonnables à une population majoritairement pro-européenne, lorsque confrontés aux alternatives nationalistes qui ne feront que renforcer le sentiment  et la réalité du déclin propagé par des nostalgiques d’un passé définitivement révolu.

(Au passage, je ferai remarquer, quoiqu’en disent les Pécresse, Le Pen ou Zemmour, que l’UE qui a garanti 70 ans de paix à ses Membres et dont le drapeau a flotté de manière trop éphémère sous l’Arc de Triomphe à Paris, est un symbole de « vie » et n’est en aucune façon une atteinte à la mémoire des « morts » qu’il convient évidemment de perpétuer).

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Cette réforme de l’Union, proposée aux citoyens, doit viser plusieurs objectifs repris brièvement et partiellement ci-dessous :

  1. Appliquer les traités existants.

Cela implique d’étendre rapidement l’Eurozone aux 27 pour faire en sorte que l’Union et l’Eurozone se superposent. Les bénéfices escomptés de cette opération dépassent de loin les coûts associés (subsides  d’ajustement aux nouveaux membres et/ou fixation d’un taux de conversion avantageux) ; elle assoira notamment la pérennité de la Monnaie Unique, renforcera son statut de Monnaie de Réserve et d’alternative au $ américain, et facilitera l’accès aux marchés financiers internationaux à des conditions qui mettront fin au « privilège exorbitant » du dollar.

  • Réformer les Traités

Elimination des votes à l’unanimité.  Instauration d’une structure institutionnelle sur un mode « fédéral » qui assure la hiérarchie des normes entre les niveaux de pouvoirs. Transformer la Commission en gouvernement exécutif de l’Union responsable devant le Parlement Européen. Transformer le rôle du Conseil Européen sur le modèle du Sénat américain. Uniformiser le mode de scrutin aux élections au Parlement Européen, etc.

  • Elargir les compétences de l’Union.

Donner à l’Union les compétences exclusives en matière de défense, des affaires étrangères, de la police des frontières extérieures. Accorder à l’Union les pouvoirs nécessaires dans tous les domaines (justice, environnement, énergie, recherche, éducation, immigration etc.) dans le stricte respect du principe de subsidiarité avec une dévolution de pouvoirs étendus aux autorités nationales et locales et dans le respect de la hiérarchie des normes. Conférer à l’Union des compétences en matière de politique économique, fiscale et budgétaire, etc.

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C’est précisément l’urgence de la situation qui n’englobe pas seulement les problèmes de l’Union mais s’étend à la géopolitique, au réchauffement climatique, à la sécurité des approvisonnements, à la santé, à l’énergie, etc., qui transforme ce qui paraît utopique en une perspective réaliste, sinon en un devoir impératif. En effet, c’est seulement au niveau de l’Union que peuvent être dégagées les ressources nécessaires, à l’aune de ce que réalisent les Etats-Unis ou la Chine. En se privant du « niveau fédéral » par une conception dépassée de la souveraineté, aucun des 27 PM ne peut envisager protéger seul sa population que ce soit physiquement, matériellement ou sur le plan de l’exercice des droits fondamentaux La mutualisation des ressources accompagnée de l’octroi d’une compétence autonome en matière de taxation et d’emprunt doit assurer la sécurité de l’Union et l’exercice des pouvoirs régaliens associés ; cela permettra de réaliser des grandes économies d’échelle et de répartir sur l’ensemble du territoire les investissements assurant son indépendance stratégique. Enfin cela permettra de redonner des marges de manœuvre financières significatives aux pouvoirs subordonnées, exercés au plus de leurs populations.

En conclusion, le citoyen européen est demandeur de sécurité et de perspectives d’avenir. Seule une Union Européenne intégrée peut dégager les ressources nécessaires pour lui permettre d’exercer une influence capable de répondre à ces exigences. Cette ambition doit la propulser au rang de grande puissance et lui permettre de jouer pleinement son rôle de force pour la paix et de justice, s’appuyant sur des valeurs partagées par une très grande majorité de sa population.

Quel est le parti ou dirigeant politique qui est prêt à abandonner les compromis et demi-mesures revendiqués au nom d’un pragmatisme synonyme de lâcheté, quitte à échouer ? On aimerait croire, comme l’a si bien exprimé Luc Ferry, que c’est parce que l’on est souverainiste que l’on est nécessairement profondément européen.