L’Union Européenne et les Etats-Unis affrontent des problèmes de gouvernance existentiels.

La pandémie du coronavirus a étalé au grand jour, partout dans le monde, les forces et les faiblesses de tous les régimes qui y ont été confrontés. Elle a surtout mis en évidence l’obligation d’apporter, après des décennies de tergiversations,  des réponses urgentes à des problèmes que les dirigeants politiques, de tous partis confondus,  ont sciemment négligés ou reportés à plus tard.

Nulle part n’est-ce plus apparent qu’au sein de l’Union Européenne où l’éclatement de la crise sanitaire  (abordée en ordre dispersé par les Pays-Membres (« PM ») pour qui la santé est une compétence exclusive), et l’émergence, dans la foulée, d’une crise économique d’une ampleur historique,  (qui, – Marché et Monnaie Unique oblige – appelle des solutions à l’échelle de l’Union) font émerger la nécessité impérative de décider – une fois pour toutes – si le national-populisme ou un fédéralisme démocratique va s’imposer sur le continent.

Une tension parallèle se dessine aux Etats-Unis entre le pouvoir fédéral, qui a la haute main sur les leviers économiques, et les pouvoirs dévolus aux Etats fédérés sur le dos desquels le Président Trump (après avoir tardivement compris les risques encourus) s’est largement déchargé de la gestion de la pandémie.  En particulier, en cette période pré-électorale, une proposition du leader du Sénat et endossée par le Président de refuser une aide budgétaire aux Etats les plus touchés – ceux qui abritent la plupart des grands centres urbains et votent majoritairement « démocrate » – fait apparaître pour la première fois la possibilité d’une rupture du lien de solidarité interne entre les entités fédérées. Cela est en contraste flagrant avec la sortie de crise réussie précédente (2007-2009), lors de laquelle le Président Obama avait veillé à venir massivement en aide aux Etats en difficultés à la seule condition qu’ils respectent leurs obligations constitutionnelles d’équilibrer leurs budgets respectifs.

Cependant, comparé à l’UE, les Etats-Unis – un Etat fédéral accompli – disposent d’avantages non négligeables parmi lesquels : une hiérarchie des pouvoirs clairement définie offrant une gestion centralisée d’une part prépondérante de la fiscalité (jouissant donc d’un budget et d’une capacité de redistribution autonome conséquents), d’un pouvoir juridique inter- et supra- étatique, ainsi que d’une compétence exclusive dans les domaines de la monnaie, de la défense, de l’immigration, du commerce international et de la politique étrangère.

 Au sein de l’UE la gestion de ces mêmes pouvoirs est hybride : l’Eurozone, responsable de la Monnaie Unique, couvre seulement 19 des 27 PM ; certains domaines requièrent l’accord unanime des PM comme le budget, la fiscalité communautaire ou l’approbation de traités et accords internationaux ; d’autres secteurs, tels la politique étrangère, économique, migratoire et de défense sont seulement coordonnés alors que la santé et l’éducation restent l’apanage exclusif des PM. A ce millefeuille s’ajoute des structures institutionnelles nationales très diversifiées, englobant des Etats unitaires plus ou moins centralisés et des Etats fédéraux dont les différents niveaux de pouvoirs sont loin d’être dotés de compétences homogènes.

La crise, à la fois sanitaire et économique, a pris la plupart des pays affectés au dépourvu. Elle a suscité des réponses prises dans l’urgence dont il convient de saluer – pour nombre d’entre elles – la rapidité et l’ampleur extraordinaires. La priorité accordée, à juste titre, à la santé a conduit à la mise en œuvre de mesures autoritaires, nécessaires pour endiguer le fléau, mais qui, à cause de leur caractère contraignant, ont créé, au-delà des entorses aux libertés publiques, un effondrement de l’économie  d’une rapidité sans précédent; ces mesures ont, à leur tour, imposé, depuis le début du confinement, aux Gouvernements et Banques Centrales de nombreux pays d’offrir un soutien financier d’un volume inédit et dont le montant continue à s’accroître rapidement ; il est encore prématuré d’en évaluer les conséquences, même si elles réunissent un large consensus quant à leur nécessité.

Alors que l’arrêt brutal des échanges tant intérieurs qu’internationaux ne nécessitait aucune décision collective, par contre, le rétablissement de la liberté de mouvements des personnes et des marchandises, essentiel à une reprise de l’activité de production et de consommation, impose à la fois une coordination au plan national et international. Il est donc particulièrement hasardeux de prévoir un calendrier de la reprise qui ne peut s’envisager que dans la mesure où les acteurs ont chacun atteint un degré de maîtrise de la pandémie et jugent celle réalisée par leurs partenaires suffisante pour réduire le risque sanitaire à un niveau acceptable, ce qui est loin d’être le cas à ce jour. Rétablir le confinement serait de nature à transformer la récession en une dépression encore plus dévastatrice.

De surcroît, il deviendra nécessaire, très rapidement, de sevrer progressivement la population des mesures temporaires de soutien financier exceptionnelles décidées au niveau national ; si un budget de l’UE – fortement augmenté – n’est pas capable de s’y substituer, il faudra s’attendre à voir s’accentuer les tensions au sein de l’Eurozone. Ce budget élargi doit servir à amortir les chocs asymétriques et permettre une mutualisation des moyens d’une relance profitable à tous, sans pour autant impliquer la mutualisation des dettes antérieures, accumulées par les PM. L’accentuation  des inégalités – déjà excessives, – résultant d’un « chacun pour soi » fragiliserait encore davantage les populations les plus démunies, augmentant le risque de troubles sociaux et politiques et conduisant à l’impossibilité pour l’UE d’apporter une réponse collective à la crise.

La dépendance stratégique des Etats sur un marché mondialisé a été révélée par l’interruption brutale des échanges, créant des situations de pénuries et de surenchères et retardant, entre autres, la réponse « sanitaire » initiale à l’épidémie (masques médicaments, respirateurs,….). Cette situation inacceptable rend tout retour au statu quo ante inenvisageable ; cela nécessitera de lourds investissements et des restructurations en profondeur, non seulement des systèmes « nationaux » de santé, mais doit s’accompagner de la revalorisation de nombreux métiers jusqu’alors déconsidérés, mais qui se sont révélés indispensables au maintien d’une continuité des services pendant l’épidémie (enseignants, transports, alimentation, éboueurs, etc.). Cela impliquera une redistribution significative des richesses produites, difficile à faire accepter dans un environnement récessif aigu où une crise de l’offre et de la demande risque de se déployer simultanément. Seule une réponse à l’échelle de l’UE est capable d’assumer les coûts de cette rationalisation que les PM seraient d’évidence incapables de mettre en œuvre seuls car leur rentabilité ne pourrait être assurée qu’au prix d’un protectionnisme national dévastateur, incompatible avec les règles du marché unique.

Etant donné l’extrême diversité d’objectifs incompatibles qui s’affrontent, il faut craindre que – loin d’être négociées – les solutions seront, au contraire, imposées par ceux qui détiennent  la capacité de faire prévaloir leurs intérêts immédiats; au niveau mondial les impératifs d’ « America First » (s’appuyant sur la puissance militaire des Etats-Unis et son contrôle du dollar) et « Chine d’abord » (exploitant les ressources au service d’un régime autoritaire) dicteront leurs conditions au reste du globe. Le différend entre les Etats-Unis et la France concernant la diffusion future d’un vaccin contre le Covid, produit par Sanofi, en est un exemple emblématique. Ainsi, l’unilatéralisme prendra le pas sur le multilatéralisme, augmentant de façon significative les risques à terme d’une confrontation mondiale.

Au niveau européen, il en ira de même où s’appliquera sans retenue la formule de Jean de la Fontaine : «  selon que vous serez puissants ou misérables… ». A titre d’exemples :la Cour Constitutionnelle allemande n’a pas hésité à défier la CJUE et la BCE ; la France et le Royaume-Uni  ont conclu un accord bilatéral sur l’ouverture du trafic transfrontalier, incompatible avec les accords de Schengen ; la Lufthansa exerce un chantage sur le Gouvernement belge à propos du financement de Brussels Airlines, etc. Dans ce climat il est difficile d’envisager la coordination des mesures indispensables au déconfinement et à une reprise normale des échanges au sein du Marché Unique ; or, le repli sur soi serait perdant pour tous les PM, infligeant une crise financière dévastatrice supplémentaire, liée au démantèlement inéluctable de l’€ et de l’Union.

Devant l’urgence il convient de cesser de s’égarer en discussions oiseuses sur les mérites de politiques nationales (en général éculées) dont la mise en œuvre est le plus souvent impossible dans le cadre de l’Union existante, tant pour des raisons pratiques que juridiques. Il s’agit donc de donner la priorité absolue au choix définitif entre une souveraineté européenne partagée ou une vassalisation à des puissances étrangères offrant les attributs d’une souveraineté nationale fictive.

Pour donner une chance à l’Europe on a cruellement besoin de leadership et d’actes forts, capables de galvaniser une opinion publique en désarroi vraisemblablement prête à accepter – sinon applaudir – des réformes inenvisageables en temps normal. Si les politiciens ne se saisissent pas de cette situation inédite et particulièrement anxiogène pour proposer des mesures radicales, alors c’est à désespérer de la chance unique qui s’offre aux européens de surmonter leurs particularismes égoïstes au profit d’un bien-être dont la conquête doit être largement partagée.  

Un volet constructif, envisageable sur la durée, serait la relance du projet « Eurafrique » exploitant – sur base paritaire – la complémentarité des deux continents.  L’entité aurait vocation à devenir une puissance géopolitique capable de se faire respecter sur l’échiquier mondial et de rivaliser avec les Etats-Unis et la Chine et inversant le déclin de l’influence européenne, amorcée au lendemain de la première guerre mondiale.

Une autre perspective pourrait s’ouvrir pour l’UE si, oubliant (en apparence) les impératifs de sa réélection, le Président Macron offrait à ses partenaires de confier à l’Union le siège de la France au Conseil de Sécurité en échange d’une restructuration de l’Europe sur un mode fédéral affirmé et assumé. On pourrait alors percevoir les prémices d’un accord ambitieux où la peur du lendemain qui étreint une grande partie de la population céderait sa place progressivement à la confiance dans un avenir prometteur.