Faute d’un sursaut, l’Union Européenne court le risque d’être marginalisé

Les évènements qui se déroulent sous nos yeux découlent de développements qui plongent leurs racines dans les dernières décennies et sont en passe de remettre en cause les fondements de l’Union qui a formé le ciment autour duquel la société européenne s’est articulée depuis la deuxième guerre mondiale.

Fermement adossée aux Etats-Unis pendant sa période de reconstruction et bénéficiant de sa protection bienveillante contre le spectre du communisme, les nations européennes ont favorisé la construction de régimes où la protection sociale et des politiques de redistribution des richesses plus ou moins élaborées, ont pris le pas sur leur autonomie économique, monétaire, sécuritaire et finalement politique, ces différents aspects étant évidemment inextricablement liés.

Jusqu’à l’introduction de la monnaie unique, la construction européenne a donné l’illusion d’être sur la voie de l’élaboration progressive d’une « grande puissance » remplaçant l’URSS sur la scène géopolitique dominée par les Etats-Unis, avant que ne surgisse le défi de la Chine. L’élargissement de l’Union de 15 à 28 membres a renforcé cette perception. Simultanément la participation de la France et de la Grande-Bretagne au club des puissances nucléaires et leur détention d’un veto au Conseil de Sécurité de l’ONU pour des raisons historiques devenues obsolètes, ont perpétué la double illusion que ces pays gardaient leur statut grande puissance et que – par osmose – l’UE bénéficiait également de ce statut.

Aujourd’hui, la conjonction imprévisible de plusieurs facteurs, dans un lapse de temps très court, dont la pandémie, l’explosion des inégalités, le Brexit, la présidence de Trump et l’élection de Biden sont des marqueurs importants, remet en cause la viabilité d’une vision rationnelle de l’UE. Elle était sensée permettre à ses citoyens de jouir d’une prospérité économique, d’une sécurité militaire et d’aspirer à l’épanouissement de leurs désirs d’indépendance politique dans le partage de valeurs communes de liberté, de démocratie et d’exercice des droits de l’homme.

La pandémie a favorisé l’émergence d’exigences contradictoires et inconciliables : d’une part la nécessité d’une coopération mondiale, illustrée par la remarquable réussite de la mise au point d’un vaccin et, de l’autre, les controverses concernant sa distribution, laissant libre cours à des arguments protectionnistes incompatibles avec l’éradication du virus. De même, la logique d’une mondialisation basée principalement sur la compétitivité des coûts de production a exposé une dépendance inacceptable à l’accès à des approvisionnements stratégiques et, d’autre part, à des conséquences écologiques (transports sur de longues distances) et logistiques (blocage du canal de Suez) qui y sont associés. De surcroit, le financement indispensable des besoins accrus résultant de la pandémie se serait avéré inatteignable sans les moyens dont seules les plus grands pays, bénéficiant de l’appui de leurs banques centrales, peuvent se prévaloir et dont la mobilisation n’est pas exempte de sérieux risques sur la stabilité du système financier international.

Alors que l’appréhension de ces problèmes suscite un accord apparent sur la nécessité d’une réponse au niveau de l’UE (le coût de la recherche, de la production et la distribution ne pouvant être rencontré par chaque Etat Membre individuellement), une tendance inverse visant à renforcer les pouvoirs des gouvernements nationaux (contrôle des frontières, règles de mobilité, gestion sanitaire) ne fait que compliquer l’agenda d’intégration de l’UE dans les dossiers de l’achèvement de l’Union Monétaire, de la mise en œuvre du Plan de Relance  et dans les domaines de la défense, de la politique étrangère, de la fiscalité, etc.

Cette écartèlement des logiques économiques et politiques qui président à la construction européenne trouve aussi son expression dans la marginalisation de l’Europe dans l’affrontement que se livrent aujourd’hui les Etats-Unis et la Chine pour la suprématie planétaire. L’Union manque cruellement de moyens militaires en soutien à une réelle autonomie politique. Elle se fait humilier sur le plan diplomatique par la Russie ou la Turquie, largement à cause d’une concurrence interne à laquelle se livrent les Pays Membres entre eux et avec les Institutions européennes sensées les représenter. Au plan monétaire l’€ apparaît de moins en moins comme une alternative crédible au dollar dont le privilège exorbitant  ne fait que s’affirmer et auquel le Renminbi apparaît à terme comme le rival le plus dangereux. Au niveau économique, le rôle de l’Inde, en pleine expansion, s’affirme comme la puissance clé appelée à départager les ambitions chinoises et américaines, notamment en Asie et dans le Pacifique, alors que l’UE, minée par des visions irréalistes de souveraineté de ses Membres, a le choix de demeurer un spectateur passif ou de confirmer sa vassalisation aux injonctions de Washington.

La récente proposition de Janet Yellen, Secrétaire au Trésor américain, d’une taxe planétaire uniforme minimum sur les bénéfices des sociétés internationales, venant sur les talons de plans de relance et d’investissements massifs, constitue un élément emblématique de la nouvelle voie sur laquelle l’administration Biden semble s’engager. Elle s’accompagne d’une inversion de la tendance à l’allégement des impôts des quarante dernières années en visant un alourdissant de l’imposition des plus fortunés. Ce revirement aussi surprenant qu’inattendu doit encore surmonter de nombreux obstacles au plan domestique où la confrontation idéologique entre Républicains et Démocrates demeure indécise. 

Quoi qu’il en advienne, cette proposition constitue un défi majeur pour l’unité de l’UE car l’opposition de Trump à la taxation des GAFA ne peut plus servir de paravent aux dissensions entre PM. Ils seront amenés à confronter la nécessité d’abandonner la règle de l’unanimité en matière fiscale (et dans les autres domaines où elle s’applique) si l’on veut donner une chance à cette proposition radicale de s’imposer. Elle éliminerait, d’un trait de plume, beaucoup de l’attrait des paradis fiscaux et limiterait la concurrence fiscale, objectifs de bon sens mais contraire à de puissants intérêts particuliers.

La réponse qu’apportera l’Europe sera donc un marqueur décisif débouchant soit sur une politique d’intégration plus poussée et sur une capacité d’affirmer sa puissance soit, au contraire, sur un renforcement des forces centripètes qui conduiront inexorablement au démantèlement de l’Union et à la confirmation du déclassement de ses principaux Membres au rang de puissances secondaires. Le temps est compté entre une sortie qu’on espère proche de la pandémie et des échéances électorales importantes qui se profilent tant en Allemagne qu’en France. L’avenir de l’Europe doit devenir l’enjeu central de ces scrutins et le débat doit s’étendre à l’ensemble de l’Union qui ne peut se permettre d’assister en spectateur au basculement possible d’un de ses Membres fondateurs vers un régime « eurosceptique » qui paralyserait la construction européenne avant d’en assurer la dislocation.

L’exploitation délibérée de la plate-forme qu’offrira la Conférence sur l’Avenir de l’Europe peut servir de socle à une campagne volontariste pour faire valoir la valeur ajoutée de l’UE dont de nombreux citoyens ont pris conscience à la lumière de la pandémie. Il convient surtout d’éviter de tomber par paresse dans le piège de l’attentisme et de la séduction du succès économique de certains régimes autoritaires qui, transposé en Europe dans un contexte d’inégalités exacerbées, peuvent compromettre l’exercice de nos libertés si chèrement acquises.