Le discours souverainiste sur la primauté du droit national et  sur l’immigration rend inaudible les propos élitistes de la nomenklatura européiste.

Il ne faut que quelques minutes, comme l’a magistralement prouvé Marine Le Pen dans sa conférence de presse à Budapest, pour convaincre le citoyen, (peu averti des négociations, des arguties et des compromis qui ont élaboré les traités successifs et les directives encadrant le fonctionnement et la jurisprudence de l’UE), qu’une nébuleuse de complotistes fédéralistes l’a patiemment dérobé de ses droits les plus fondamentaux.

Il est bien tard pour essayer de rattraper le déficit d’informations et d’explications dont on a privé l’électeur depuis la signature du Traité de Rome, méprisant sa capacité de compréhension et s’arrogeant le droit de penser à sa place « pour son plus grand bien » ! Peu importe le nombre de mensonges, d’illégalités, de contradictions ou d’omissions proférés par le camp souverainiste ; peu importe que l’Union – avec tous ses imperfections  – est le résultat de traités négociés et ratifiés par tous ses Membres, dûment mandatés par leurs populations en conformité avec leurs procédures constitutionnelles respectives ; peu importe que des études juridiques savantes concluent quasi unanimement à la primauté du droit européen sur le droit national de ses Membres ; dans le climat d’incertitude ambiant, ballotté par un univers en mal de repères et confronté à l’insécurité, au réchauffement climatique, à l’urgence sanitaire, à l’inflation et aux fins de mois difficiles, etc., le citoyen ordinaire  est en proie à l’émotion qui submerge sa disponibilité à entendre un discours rationnel et le rend vulnérable aux sollicitations extrémistes.

Or, contrairement à ce que laissent entendre les sirènes populistes, l’option d’une Europe réformée en une « Union de pays souverains » qui conserveraient la haute main sur leurs frontières nationales, leurs politiques économiques, d’immigration, etc., est incompatible ne fut ce qu’avec le maintien de l’€ et celui des libertés de mouvement des personnes, des biens, des services et des capitaux. Les propositions des souverainistes constituent donc un appel au démembrement déguisé de l’Union et de l’€ par la réimposition de facto de la règle de l’unanimité généralisée au Conseil Européen, entraînant le blocage du pouvoir décisionnel de l’Union,  quelles que soient les promesses d’une reconstruction de l’alliance sur d’autres bases. Quel serait alors l’objet du Parlement Européen si son indépendance, ses pouvoirs législatifs et de contrôle étaient subordonnés aux lois nationales des Pays Membres ?

Outre ces abandons fondamentaux de souverainetés partagées, une Europe de Nations souveraines n’aurait aucune vocation à s’accorder sur un budget qui aujourd’hui profite à la fois aux pays moins riches par les transferts dont ils bénéficient au nom de la solidarité et aux pays plus développés qui jouissent d’un accès privilégié au plus grand marché de la planète. Simultanément tous bénéficient du pouvoir très avantageux dont l’Union peut se prévaloir dans la négociation des nombreux traités, notamment de Libre Echange, qu’elle a conclu au nom des 27. De surcroît, il n’y aurait pas davantage de raisons de limiter la concurrence déloyale entre  pays Membres, de réglementer les aides d’Etat ou l’utilisation de l’arme de dévaluation monétaire compétitive dont l’éradication, depuis l’introduction de l’€, a donné aux entrepreneurs et aux marchés financiers un horizon monétaire stable sur lequel planifier en confiance leurs investissements.

Quoique l’UE a encore beaucoup de progrès à faire pour harmoniser, entre autres, sa politique d’immigration et la gestion du contrôle de ses frontières extérieures, il est raisonnable de se poser la question de savoir si la revendication de mettre en place 27 politiques nationales serait  plus efficace qu’une politique uniforme ? En effet, l’indépendance implique non seulement des accords entre chaque pays pour les contrôles requis à leurs frontières communes respectives, mais aussi une négociation individuelle avec chaque pays d’origine des migrants (légaux et illégaux).

Par ailleurs, dans une alliance où la souveraineté nationale prévaut de façon absolue, comment répartir un objectif impératif de partage des investissements nécessaires à assurer l’indépendance stratégique de chaque pays en matière de recherche, de santé, d’approvisionnements, d’énergie, etc., et de financer les investissements correspondants ? Clairement le Marché Unique avec ses quatre libertés est la condition sine qua non pour y arriver  et permettre la mutualisation des ressources et des compétences, comme l’illustre de manière emblématique l’accord sur le Plan de Relance.

Les avantages qui risquent d’être sacrifiés par la dérive souverainiste, font partie aujourd’hui de l’acquis communautaire, mais pour le citoyen, ils ne deviennent le plus souvent palpables que lorsqu’on les supprime (comme le Brexit en a fait la démonstration éclatante). En particulier, la restauration formelle des souverainetés nationales aggraverait considérablement la double vassalisation des pays européens aux Etats-Unis à travers l’OTAN pour ce qui est de la défense et du $ pour ce qui concerne l’économie et la monnaie. Le rétablissement de la « souveraineté nationale » ne serait rien d’autre qu’un mirage.

Confrontée à une situation où une crise politique, économique, financière, sociale, climatique,…, peut éclater à tout moment et dramatiquement restreindre les choix disponibles, l’UE doit  se déterminer, préférablement par le jeu des institutions démocratiques qui en forment le socle, entre : l’alternative souverainiste et en assumer les conséquences incontournables mentionnées ci-dessus, ou, poursuivre son objectif d’une « Union toujours plus étroite » mandatée par le préambule du traité. Dans ce dernier cas des changements significatifs doivent être apportés (censés être l’objet de la Conférence sur l’avenir de l’Union) pour en améliorer le fonctionnement et renforcer sa légitimité démocratique. Elle devra s’adresser aux questions épineuses de la suppression du vote à l’unanimité, de la définition d’une politique commune d’immigration, de l’approfondissement de la coopération en matière de défense, de la rationalisation de la représentation extérieure de l’Union, etc.

Mais avant tout, l’ambition de promouvoir une Union démocratique rêvée par les Pères fondateurs au lendemain de la deuxième guerre mondiale, n’a de chance de se réaliser que si les élites autoproclamées qui la pilotent, se consacrent corps et âme à démontrer que ce sont elles qui détiennent la seule réponse réaliste aux problèmes qui confrontent les citoyens. La rationalité de la vision qu’ils défendent sera mieux acceptée s’ils sont capables de faire preuve d’un minimum d’humilité en reconnaissant le déficit d’explication dont la construction européenne a cruellement souffert tout au long de ces dernières 70 années de paix que l’Union a su préserver en parallèle à l’établissement d’une zone de prospérité et de liberté inégalée. 

Bruxelles, le  27 octobre 2021