Dans un article très perceptif publié par le magazine anglais The Spectator(1) Frederik Erixon décrit « la mort du centre dans la politique européenne ». Il fait le constat « que la question n’est plus celui de l’histoire de la montée du populisme mais d’un narratif concernant le changement. Soit les vieux partis vont s’adapter ou alors ce sont les populistes qui le feront – établissant les nouvelles normes de la gouvernance ». Cette constatation cruciale démontre qu’en de limitant le débat avec les extrêmes « nationaux-populistes » au spectre des horreurs de la première moitié du XXème. siècle – une période dont peu de survivants se souviennent – les partis démocratiques du centre s’adressent à contrecourant des préoccupations majeures de leur public.

En esquivant le débat sur les questions de l’immigration, de l’explosion des inégalités, de la mondialisation, de la démographie (avec ses implications en termes d’espérance de vie, de santé, du financement des pensions, etc.), la plupart des partis centristes abandonnent l’offre de solutions aux extrémistes, ces derniers cachant soigneusement que leur mise en œuvre implique souvent l’instauration d’un pouvoir autoritaire. La résurgence des partis nationalistes-populistes est également due, comme l’écrit Philip Stephens dans le Financial Times(2), à la perte de confiance de l’opinion publique dans la classe politique, encourageant de la sorte les extrémistes à promouvoir des mesures radicales.

Une des principales difficultés que doivent affronter les partis centristes provient de ce que beaucoup des défis à relever ne peuvent l’être efficacement qu’au niveau de l’UE (climat, immigration, défense, Union Economique et Monétaire, réglementation et normes du Marché Unique, etc.). Il s’ensuit que le débat concernant l’avenir de l’Union devient à la fois plus tendu et plus nécessaire que jamais : la « Conférence sur le future de l’Europe » qui doit s’étaler sur deux ans, sera déterminante. Si l’UE doit survivre, il est impératif que cette assemblée livre des résultats concrets concernant l’approfondissement de son intégration en se saisisse des questions vexatoires telles que de la doter d’une capacité fiscale autonome, de supprimer définitivement le vote à l’unanimité et de mettre en commun des éléments sensibles supplémentaires relevant encore de la souveraineté nationale. Alors que les partis nationalistes-populistes les harcellent, il s’avère extrêmement compliqué pour les partis traditionnels de combiner leur support pour ces réformes indispensables avec la nécessité de se maintenir au pouvoir dans leurs pays respectifs. De surcroît, de puissants lobbies nationaux au sein du personnel politique et des administrations publiques résisteront de toutes leurs forces pour éviter de voir s’éroder leurs pouvoirs (et les privilèges qui s’y rattachent) au profit de l’UE (par exemple en supprimant le besoin d’un ministère autonome des Affaires Etrangères).

Marcher sur la corde raide entre politique nationale et européenne en se focalisant exclusivement sur la diabolisation des risques encourus par le repli sur soi nationaliste, au lieu de faire valoir les énormes avantages de l’intégration, renvoi à la tentative avortée du « Projet effroi » qui s’est montré inefficace à empêcher le Brexit et risque, de même, de conduire au démantèlement de l’Union. Cette approche timorée des réformes n’est ni désirable ni surtout nécessaire : en effet, jamais les arguments en faveur d’une intégration plus poussée de l’Union n’ont été aussi manifestes avec un très large consensus concernant la nécessité d’appréhender un éventail de matières à l’échelon européen. De plus, dans un monde multipolaire, dominé par un petit nombre de grandes puissances, il est évident qu’à moins de parler d’une seule voix, l’UE sera ignorée. Une telle décadence de l’Europe en un peu plus d’un siècle, depuis les sommets d’une domination planétaire sans partage, peut cependant être enrayée et même inversée par la mobilisation de la force conjointe de ses membres, permettant ainsi à l’Union de jouer un rôle prééminent sur la scène internationale.

Persuader l’opinion publique des avantages incontestables d’une « UE souveraine » par rapport à la « vassalisation » de ses 27 Membres – souverains en apparence seulement – demande un effort d’explication approfondi. Le contexte actuel est loin d’être hostile pour entreprendre un tel programme: il est clair que dans leurs tripes, les citoyens européens considèrent l’€ comme un « bien publique » significatif dont la stabilité est jugée intrinsèquement de loin supérieure à celle qu’offrirait 27 monnaies nationales, gérées par des gouvernements souvent discrédités. Cet état d’esprit s’est déjà manifesté en 2017 lorsqu’en France, lors de l’élection présidentielle, le Front Nationale a été de forcer d’abandonner l’apologie du « Frexit » ; plus récemment, le support pour l’UE s’est trouvé une nouvelle fois renforcé par les incertitudes qui continuent d’entourer le Brexit.

L’argumentation en faveur d’un approfondissement de l’intégration européenne nécessite d’abord de déconstruire une série de mythes autour de l’€ qui créent la confusion et induisent la population en erreur. Je m’attaquerai à trois d’entre eux : l’inflation, l’austérité et la réversibilité et leur impact dans l’évaluation du succès impressionnant de l’€ au cours de ses premières 21 années d’existence.

Un premier mythe, qui est adroitement exploité par les nationalistes, consiste à propager l’idée que l’introduction de l’€ a suscité une accélération de l’inflation. Cette affirmation est un mensonge caractérisé ainsi qu’en témoigne les efforts — manifestement vains – de la BCE d’atteindre son objectif d’une inflation minimum d’« en dessous mais proche de 2% » depuis la crise de 2008.

Il ne peut y avoir aucun doute sur l’exactitude des données statistiques publiées par Eurostat dans le cadre de la définition qu’il a adopté pour mesurer l’inflation (même s’il est légitime de contester le poids, l’inclusion ou l’exclusion de certains paramètres). Une mesure objective de la fiabilité de l’indice nous est fournie par les taux d’intérêts qui après une longue période de baisse, se maintiennent actuellement à des niveaux « négatifs ». Malgré des mesures conventionnelles (réduction des taux) et non-conventionnelles (assouplissement monétaire…) la BCE a été dans l’incapacité d’atteindre son objectif, car chaque tentative de relever les taux (pour lui donner plus de flexibilité lors du prochain cycle économique) a été contrecarrée par la peur d’enrayer la reprise économique encore anémique et par les objections des Pays Membres qui profitent des taux anormalement bas du service de leurs dettes.

Il convient d’insister sur le fait que ces explications techniques complexes ne constituent nullement une réponse satisfaisante à la perception d’un taux d’inflation nettement supérieure, ressentie par de larges segments de la population ! Cela est dû à la nature statistique des données dont les paramètres affectent différemment les classes sociales : ainsi pour ménages à faible revenu, l’inflation des produits constituant le proverbial « panier de la ménagère » est considérablement supérieure à celui repris dans l’indice officiel car ils consacrent une partie beaucoup plus considérable de leurs revenus à des dépenses récurrentes indispensables qui ont tendance à augmenter régulièrement (eau, gaz, électricité, transports,…) ou dont les prix fluctuent considérablement (nourriture, essence,…) alors qu’ils ne profitent que rarement de la baisse de prix d’autres produits (électronique, billets d’avion, appareils ménagers,…). Cette distorsion est aggravée par le fait que les ménages modestes ont vu leurs revenus complémentaires de l’épargne disparaître ou encore – ne gagnant pas suffisamment – n’ont pas bénéficié des abattements fiscaux dont ont profité les mieux nantis. A l’inverse les riches ont profité de façon disproportionnelle de l’énorme hausse de la valeur de leurs actifs immobiliers et boursiers, contribuant puissamment au sentiment d’inégalité et d’injustice sociale qui est à l’origine du mouvement des Gilets Jaunes en France. Enfin, des différences de perception de l’inflation ont varié selon l’implantation géographique : les habitants des grandes métropoles profitent pleinement des opportunités de mobilité de carrière alors que les populations rurales et des villes moyennes endurent une stagnation sinon une baisse de leur pouvoir d’achat en plus d’un sentiment d’abandon de la part des autorités politiques.

En conclusion, on peut complètement exonérer l’€ d’avoir été la cause d’une inflation plus rapide que cela n’aurait été le cas dans les 19 pays de l’Eurozone s’ils avaient conservé leurs monnaies nationales. Au contraire, la discipline actée dans le « Pacte de Croissance et de Stabilité » et les mesures prises dans la foulée de la crise de 2008, ont contribué à maintenir une plus grande stabilité en évitant des dévaluations compétitives, soutenant ainsi la fluidité de l’économie au sein du Marché Unique.

Se tournant maintenant vers l’ « austérité » dont l’€ a aussi été rendu responsable, il convient de ne pas confondre les caractéristiques intrinsèques de la Monnaie Unique qui reposent sur des données fondamentales solides propres à l’Eurozone, avec les conséquences des délais de la mise en œuvre de l’UEM dont le volet monétaire (presqu’achevé), demeure encore orphelin de sa contrepartie économique. C’est le résultat d’une conception erronée dès l’origine qui prétendait qu’un cadre réglementaire applicable uniformément aux Membres pouvait être un substitut viable à l’intégration, préservant ainsi l’apparence de la « souveraineté » des politiques économiques et fiscales nationales. Cette situation, qui met la BCE face à 19 gouvernements nationaux, est totalement irrationnelle et unique dans le monde. A la longue elle est insoutenable car elle impose un carcan unique (en l’occurrence l’austérité) malgré la grande diversité de la situation de ses Membres dont certains ne prêtent plus que peu d’attention aux obligations de convergence auxquelles ils ont souscrit. Cela a également engendré des contorsions bizarres dans l’exécution journalière de la politique monétaire où un respect « formel » de l’égalité de traitement des Membre conduit à des interventions sous-optimales telles que l’achat de titres de dettes souveraines en proportion de la participation de l’émetteur dans le capital de la Banque !

Loin d’être un obstacle, un € abouti, capable de servir les intérêts des 27 (rejoindre l’UEM est une obligation des signataires du TFUE), serait un outil puissant pour étayer l’influence mondiale de l’UE qui est une des ambitions majeures de la nouvelle Commission. Cela permettrait aussi à l’€ de concurrencer de front le dollar américain auquel il demeure à présent assujetti. Y parvenir implique de doter l’UE d’un gouvernement « fédéral », de ressources propres suffisantes et d’une capacité d’emprunt autonome, tous sujets très controversés qui seront parmi les défis principaux de la Conférence sur le future de l’Europe.

En résumé, l’€ ne peut être considéré comme responsable des politiques d’austérité qui, par contre, doivent être attribuées à l’incapacité des Pays Membres de développer la plénitude du potentiel de la Monnaie Unique.

Le troisième mythe concerne celui de la « réversibilité » de l’UEM. Il consiste à prétendre qu’il suffit, pour rétablir les 19 monnaie tributaires de l’€, d’inverser le processus d’introduction de la monnaie unique. Cette croyance, très largement répandue, découle paradoxalement du succès même du processus, fruit d’une longue et méticuleuse préparation par l’Institut Monétaire Européen (précurseur de la BCE) de la Commission et des Pays Membres et débouchant, sans le moindre heurt, à la substitution des 10 monnaies tributaires initiales par l’€.

Réintroduire les monnaies nationales ne peut se faire en se basant sur le principe de la « continuité des contrats » qui présidait à l’introduction de l’€. En effet, le 31 décembre 1998, les parités entre les 10 participants (maintenues dans des marges étroites de fluctuation pendant les deux années précédentes) furent fixées une fois pour toutes (en utilisant leurs taux de change respectifs vis-à-vis du dollar comme étalon commun). Ces parités n’ont pas changé depuis et il est toujours possible d’échanger de vieux billets de banque périmés pour des € au taux initial. La conséquence fut que tout contrat libellé dans une des monnaies tributaires put être légalement apuré en € en utilisant la parité de change fixé initialement. A partir de ce moment tous les participants à l’Eurozone ont cessé de courir des risques de change les uns vis-à-vis des autres mais encouraient évidemment les fluctuations de l’€ vis-à-vis de monnaies tierces.

Inverser ce processus n’est pas possible parce que des contrats libellés en € d’un même montant ne garderaient pas la même valeur dès le moment où les monnaies nationales dans lesquelles ils étaient convertis fluctueraient : les parties ne recevraient/payeraient plus l’équivalent du montant initial fixé en €, ce qui serait considéré comme une rupture du contrat.

Cet état de choses s’appliquerait également au service des dettes souveraines émises en €. Toute tentative d’imposer un taux de change arbitraire serait considéré par la partie lésée (et les agences de notation) comme un défaut de paiement et, au cas où ce serait imposé par la loi, priverait l’émetteur de tout accès aux marchés financiers internationaux au moment même où les « nouveaux » marchés en monnaies nationales seraient incapables de se substituer au désormais défunt « euromarché ». La conséquence probable serait une série de dévaluations compétitives des nouvelles monnaies nationales impactant – comme toujours – les couches les plus vulnérables de la population et provocant une résurgence (incontrôlée) de l’inflation.

Si, malgré tout, une tentative d’un démembrement ordonné de l’€ était envisagé, des mesures préventives s’imposeraient: avant même que puisse se propager ne fut ce qu’une rumeur de l’opération, un régime de contrôle des changes devrait être introduit dans les pays se préparant à adopter une nouvelle monnaie nationale, mettant ainsi fin à 70 ans de liberté de circulation des biens, capitaux,  services et – faute d' »un accès aux devises étrangères – restreignant sévèrement le mouvement des personnes.

La population de l’Union, particulièrement celle de l’Europe de l’ouest, qui n’a pas vécu la levée progressive des barrières à la libre circulation après la deuxième guerre mondiale, est dans l’incapacité – compréhensible – d’imaginer le chaos qu’une telle décision engendrerait. Ce serait pure folie de ne pas prendre toutes les mesures possibles pour éviter un tel scénario. Les partis nationalistes-populistes qui recommandent le démantèlement de l’€ (ce qui implique celui de l’Union) doivent être confrontés vigoureusement à leurs contradictions et se voir opposer les retombées positives d’une intégration plus poussée de l’UE.

Conclusion :

Malheureusement les conséquences désastreuses d’un démembrement de l’Union ne sont pas un gage de ce qu’il ne se produira pas ! Il pourrait résulter soit d’une nouvelle crise politique, économique ou sociale au sein de l’UE soit de développements géopolitiques qui sont hors du seul contrôle des Pays Membres.

Un des scénarios les plus vraisemblables est que – au lieu d’une absurde décision politique délibérée – la dislocation de l’UE intervienne dans la foulée d’une nouvelle crise financière dont on aurait perdu le contrôle (ce qui fut évité en 2008). Malgré les efforts entrepris après la dernière crise financière pour renforcer la résilience du système financier international, la situation actuelle montre de nombreux points de fragilité dont la dépendance excessive du monde à l’égard du Dollar est particulièrement dangereuse. En effet, au lieu d’être géré comme un bien publique comme ce fut le cas précédemment, le Président Trump n’a pas hésité à utiliser le $ comme outil offensif de sa politique de l’« Amérique d’abord », augmentant significativement les risques d’une nouvelle crise financière. Une autre faiblesse résulte de la dépendance croissante de l’économie aux décisions des Banques Centrales. Le cas de la BCE est emblématique à ce sujet, forçant la direction de la Banque à assumer des responsabilités dépassant son mandat à cause des défaillances criantes des gouvernements des pays de l’Eurozone. Ces constats – ainsi que de nombreux autres risques – pointent tous vers la possibilité d’avancer – tel un somnambule – vers une nouvelle crise majeure, d’une ampleur qui serait supérieure à toutes celles qui l’ont précédée à cause de la taille de l’économie mondiale et de l’interdépendance (largement irréversible) de ses acteurs découlant de la mondialisation.

Il est, en effet, totalement illusoire de penser que les innovations ou l’usage des progrès technologiques puissent être contrôlés en érigeant des barrières pour se replier sur l’espace national. Le seul chemin disponible est celui d’une collaboration internationale en vue de règlementer un nombre toujours croissant de domaines où les êtres humains interagissent – que ce soit activement ou passivement – ce qui inclut les marchés, les médias, les échanges, les armes, le climat, etc.

En ce qui concerne l’Union Européenne en particulier, tout porte à croire que les sacrifices de souveraineté nationale (virtuelle) de ses membres, nécessaires à sa survie et à celle de l’€, valent d’être acceptés pour éviter un scénario de chaos indescriptible. Pour ce faire, la Conférence sur l’avenir de l’Europe devrait préparer la prochaine étape de l’intégration toujours plus poussée de l’Union, comme étant la voie de prédilection pour assurer la paix, la prospérité et la perpétuation de nos valeurs civilisationnelle

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(1)https://www.spectator.co.uk/2020/02/the-death-of-the-centre-in-european-politics/
(2)https://www.ft.com/content/a684948e-4da0-11ea-95a0-43d18ec715f5?