Cher Monsieur Bloomberg,

Je pense que je m’exprime au nom de beaucoup d’européens (et j’espère d’encore plus d’américains) lorsque je me réjouis de l’annonce de votre candidature à la présidence des Etats-Unis.

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Bien entendu, il est simple de critiquer cette démarche si l’on se limite aux nombreuses raisons qui la rendent controversée telles que, par exemple, des considérations pharisaïques déplorant le rôle toujours plus important de l’argent dans le processus électoral américain ; on pourrait également s’attarder sur l’avantage (financier) dont bénéficie le candidat par rapport à ses rivaux dans les « primaires » ; il serait également légitime de s’interroger sur son âge et sur certains aspects de sa politique au cours de sa brillante carrière de service public.

Plus néfaste, cependant, risque d’être le débat au sein même du parti démocrate entre les plateformes gauchisantes d’Elizabeth Warren et de Bernie Sanders d’une part, et celle plus traditionnellement « capitalistique » de Michael Bloomberg de l’autre. Même si une telle confrontation est non seulement légitime mais constitue l’essence même du débat démocratique, sa prévalence tout au long du long processus des « primaires » risque de masquer l’importance cruciale du choix entre un Président sortant totalement discrédité moralement et ses rivaux, flou ne pouvant bénéficier qu’au au premier.

Tous ces arguments deviennent, en effet, insignifiants en regard de l’objectif primordial qui est de remplacer Donald Trump à la Maison Blanche. Sa conduite depuis sa prise de fonction s’est révélée totalement incompatible avec les responsabilités liées à sa fonction. Quoique certaines de ses actions les plus extrêmes aient été contrecarrées (au moins provisoirement) par la justice, ses actions unilatérales et souvent contradictoires en matière de politique étrangère constituent une menace pour la sécurité du pays ainsi que pour la paix et la stabilité du monde.

C’est la raison pour laquelle il convient d’écarter du revers de la main les soi-disant mérites de Trump dans la sphère économique ou pour avoir tenu certaines de ses promesses électorales. Les marchés financiers tant aux Etats-Unis que mondialement demeurent, depuis 2008, extrêmement fragiles, étant soutenus dernièrement par les exhortations intempestives de Trump et la foi aveugle en la volonté de la Banque Fédérale de Réserve d’assurer en toutes circonstances la liquidité du marché mondial du Dollar (comme depuis 2008/9).

Quoique je ne puis me prévaloir d’aucune expertise particulière en matière de politique intérieure américaine, il me semble que l’ancien Maire de New York, s’il obtenait l’investiture, est le mieux placé pour récupérer un nombre considérable d’électeurs Républicains en plus du vote Démocrate traditionnel. Des victoires de Michael Bloomberg dans les premiers affrontements des « primaires » pourraient inciter de nombreux Sénateurs et Représentants Républicains à lâcher leur support aveugle pour Trump, dans la perspective de renforcer plutôt que de nuire à leurs propres chances de réélection.

Une victoire de Michael Bloomberg pourrait également déboucher, pour la première fois depuis 2008, sur l’élection d’un Congrès plus enclin à surmonter les divisions partisanes qui ont paralysé le processus législatif depuis 7 ans. Cela à lui seul serait de nature à redorer le prestige terni de la politique au niveau national et de restaurer la réputation fortement compromise des Etats-Unis sur la scène mondiale.

Le positionnement politique de Michael Bloomberg sur le plan du parti et sur la scène nationale est une équation subtile et délicate à manipuler et sa mise en œuvre est loin d’être évidente. Cependant, le timing de sa déclaration de candidature semble avoir été judicieux, venant dans la foulée des auditions visant la destitution du Président qui ont encore fortement contribué à le discréditer. Bien plus dommageables que les faits eux–mêmes – qui se révèleront ou non condamnables en droit – c’est d’abord la stature morale du Président qui est contestée. Parmi les exemples récents de ses faux-pas on peut citer : l’abandon en rase campagne des Kurdes en Syrie, son mépris évident pour la dignité et la réputation de membres importants du service public et de son administration (y compris des pressions indues exercées au moment même de leurs dépositions sous serment), la pression orale exercée sur le Président Ukrainien, l’obstruction à des réquisitoires/dépositions mandatés par le Congrès ou encore une intervention dans le cours de procédures disciplinaires ordinaires au sein des forces armées, etc.

Passant outre les manœuvres politiciennes mesquines, dans lesquelles le milieu washingtonien se complet, est la seule vrai façon de « privilégier les intérêts américains » (America First) ! Michael Bloomberg semble bien placé pour mettre du baume sur les blessures qui se sont accumulées et mettre, enfin, en œuvre une politique capable de recevoir l’assentiment d’une large majorité bipartisane.

En parallèle, la confirmation de la nouvelle Commission Européenne dirigée par Ursula van der Leyen, porte les germes d’une nouvelle ère dans les relations transatlantiques qui, quoique fondées sur des liens historiques forts, doivent être remis à plat à divers niveaux, en ce compris la défense (OTAN), le commerce (relancer les négociations d’un accord de Libre Echange, éventuellement en y incluant le Royaume-Uni sur le modèle Trans-pacifique), les aspects géopolitiques (coordination entre l’UE et les USA à propos de l’Ukraine, l’Iran, le Moyen-Orient, etc.), le changement climatique, etc. Une des matières les plus délicates concerne l’étude du désarmement du Dollar (au-delà de la dénucléarisation de l’Iran et de la Corée du Nord) qui bénéficie de privilèges unilatéraux exorbitants (légitimes) comparables à ceux d’une arme de destruction massive, mais dont l’abus pourrait être une source de conflits.

Bien que les affaires internationales aient rarement éveillé l’intérêt de l’opinion publique américaine, la grande expérience de Michael Bloomberg dans les secteurs publics et privés en fait potentiellement un partenaire constructif pour l’Union Européenne dans la poursuite des objectifs ambitieux énoncés par sa Présidente. Son administration se doit d’établir rapidement des contacts avec l’entourage du Maire, avant que ses collègues, siégeant au Conseil Européen, ne préemptent son attention ! S’attribuant la responsabilité pour la gestion des relations entre l’UE et les Etats-Unis au travers du Commissaire/Haut Représentant pour les Affaires Extérieures, serait un marqueur très significatif du rôle de l’UE sur l’échiquier mondial.

En conclusion, alors que le succès de la candidature de Michael Bloomberg est avant tout dans l’intérêt des Américains et offre la voie la plus sûre pour assurer le remplacement du Président actuel, cela apparaît aussi offrir un réel espoir de réduire significativement les tensions géopolitiques exacerbées actuelles et ainsi de contribuer à la fois à la prospérité économique et à la paix dans le monde.

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Veuillez agréer, cher Monsieur Bloomberg l’expression de mes meilleurs vœux de succès dans votre audacieuse entreprise !

Bruxelles, le 28 novembre 2019

Paul N. Goldschmidt

Directeur, Commission Européenne (e.r.) ;