Une situation géopolitique déjà fragile s’est brusquement détériorée.

L’annulation du contrat de fourniture de 12 sous-marins de conception française à l’Australie, confirme-t-elle la perception que sur terre la défense des « valeurs » ne s’impose que lorsqu’elle se superpose aux « intérêts » ? L’altruisme est rare et se limite en général à des comportements individuels. Certes, le discernement précoce d’un Churchill, d’un de Gaule ou d’un Roosevelt peut précéder l’adhésion massive d’une opinion publique rétive, qui consentira, le moment venu, des  sacrifices  – parfois héroïques –  au nom de « valeurs » partagées, tout en s’apparentant aussi à une reconnaissance tardive de leurs intérêts bien compris.

Ce constat, d’apparence cynique, n’enlève en rien à l’importance de la poursuite d’idéaux, que sont la Liberté, l’Egalité, la Fraternité ou encore la Charité, la Solidarité, l’Altruisme, la Compassion, la Confiance etc. Le retrait sans concertation de l’Afghanistan ou l’annulation brutale par l’Australie du contrat susmentionné au profit des Etats-Unis,  ne font cependant que démontrer la primauté totalement assumée des intérêts sur toute autre considération. Ce comportement est, parfaitement cohérent avec l’objectif prioritaire affiché par tout gouvernement d’agir pour le bien-être et la protection de ses administrés. C’est précisément cette cohérence, en apparence rationnelle et indiscutable qui met en relief le point de vue opposé exprimé dans l’Evangile de ce dimanche, qui affirme que  « celui qui veut être le premier doit être le serviteur des autres », ce qui, par ce biais provocateur et contre-intuitif, laisse entrevoir la possibilité d’une lecture différente de ce qui semble à prime abord incontestable !

La géopolitique a été caractérisée de tout temps par un rapport de forces, même si l’arme nucléaire a réduit jusqu’ici les risques d’une confrontation directe entre ses détenteurs. Par contre il a encouragé la prolifération de conflits limitées (conflits locaux, terrorisme, guérilla, cybercriminalité, etc.) dont la maîtrise échappe souvent à tout contrôle, y compris à celui des commanditaires qui les instrumentalisent. Le partage de technologies nucléaires (même limitée à la propulsion) par les Etats-Unis avec l’Australie, augure d’un affaiblissement significatif des efforts pour assurer la non-prolifération d’armes de destruction massive et conduira inéluctablement à l’augmentation des risques de conflit.

La dangerosité de la situation géopolitique mondiale semble avoir franchi un nouveau palier en multipliant les causes qui peuvent conduire, par un effet domino, à une crise d’amplitude planétaire. Le seul point de consensus apparent dans l’analyse des risques est la confirmation du basculement des intérêts géostratégiques des Etats-Unis, annoncé par le Président Obama, vers la zone indopacifique où le multilatéralisme entre les Etats-Unis, l’Australie, le Japon, l’Inde, la Corée du Sud et Taiwan (?)visant la Chine prend le pas sur le multilatéralisme transatlantique dirigé contre la Russie ; ainsi l’Europe est de plus en plus exposée aux conséquences d’évènements qu’elle n’est plus en mesure de maîtriser.

Dans ce contexte, se pose la question existentielle de savoir si l’UE peut exercer une influence déterminante dans le jeu géopolitique? Aujourd’hui, la réponse est clairement NON parce que l’UE, n’étant pas un Etat, ne bénéficie pas des mêmes prérogatives (souveraineté) que ses interlocuteurs. C’est comme si à une table de jeu, trois des participants jouent au poker alors que le quatrième veut imposer les règles du bridge ; si les 27 refusent de transférer à l’UE les pouvoirs nécessaires pour jouer au poker, chacun d’eux, n’ayant pas individuellement les ressources suffisantes, condamnera l’UE à choisir celui des trois joueurs derrière lequel elle installera sa chaise, à l’aune du choix britannique de s’en remettre au joueur américain. Si, par contre, l’UE se donne les moyens (qu’elle possède) de jouer au poker, alors son expertise du bridge pourrait lui donner un avantage comparatif déterminant, par exemple en s’assurant que l’€ devienne une alternative crédible à la domination exclusive du $ !

Malgré la nouvelle démonstration mettant en cause la fiabilité de l’allié américain, il est loin d’être clair que ce nouveau coup de semonce puisse conduire à une réponse unanime des 27. Les uns préfèreront prétendre exercer leur souveraineté en nom propre, d’autres plus sensibles aux risques d’un voisinage avec la Russie, feront  – par nécessité – confiance aux Etats-Unis et opteront pour le confort du statu quo, satisfaits de laisser, en contrepartie, ces derniers utiliser l’Europe occidentale, en cas de besoin, comme point d’appui pour le déploiement d’opérations militaires de leur initiative ; d’autres encore, verront le statu quo sous commandement américain, comme préférable à une hiérarchisation de l’influence des Pays Membres au sein de l’OTAN/l’UE.

Mais plus grave encore que les dissensions entre les 27 est l’éclosion de tensions de plus en plus vives au sein des certains des Pays Membres et en particulier en France : comment le Président Macron peut-il prôner sérieusement une extension de la « souveraineté européenne » alors qu’au cœur de la campagne présidentielle, les candidats, qui – ensemble – représentent une très large majorité d’électeurs, défendent des changements constitutionnels qui visent clairement à remettre en cause la primauté du droit européen sur les législations nationales ? Leurs propositions respectives ne font qu’alimenter le délitement de l’UE dont la cohésion est déjà sérieusement mise en cause par des tentatives similaires en Pologne et en Hongrie ou encore par les prétentions de longue date de la Cour Constitutionnelle allemande.

Dans son discours sur l’Etat de l’Union, la Présidente von der Leyen s’est fait l’écho de la nécessité de se saisir de la question de la défense de l’Union ; ce sujet s’ajoute aux initiatives majeures lancées par sa Commission en matière d’environnement, de santé, de numérisation, de relance, de financements mutualisés, etc. Cependant, le manque évident de cohésion entre les 27, paralysés par des votes requérant l’unanimité et déchirés sur des questions institutionnelles, budgétaires, fiscales, d’immigration, etc., interdit: de rêver à mettre en œuvre les réformes nécessaires en temps voulu et rendent vains les espoirs que l’on prétend mettre dans les résultats de la Conférence sur l’Avenir de l’Union.

La gravité de la situation actuelle ne laisse entrevoir aucune solution réaliste préservant l’indépendance réelle de l’Union et de ses membres ; elle appelle donc d’urgence une initiative radicale. La proposition ci-après s’appuie sur le précédent de l’offre de Churchill (rejetée) en 1940 d’unir formellement la France et la Grande-Bretagne pour poursuivre la lutte contre Hitler.  Si, pour peser sur l’échiquier géopolitique mondial, la France et l’Allemagne s’unissaient pour devenir un seul membre de l’UE (la possibilité étant offerte aux autres Pays Membres fondateurs de se joindre pour former une entité de quelque 240 millions de citoyens), les conditions seraient réunies pour imposer de surcroît une réforme structurelle de l’Union qui assurerait à ses membres une défense crédible de leurs intérêts vitaux respectifs dans un cadre « fédéral » pleinement assumé. Cette proposition, qui sera jugée utopique par tout « souverainiste », ouvre pourtant un chemin beaucoup plus réaliste pour atteindre les objectifs que ceux envisagés par une réforme des traités existants.

La fragilité de la situation géopolitique actuelle, qui comme en 1940, justifie la prise en considération de la proposition ci-dessus,  peut-être illustrée par un seul exemple : la tentative –  probablement trop tardive – par la Chine de mettre fin à son expérience de « communisme capitaliste » et de reprendre le contrôle de ses grandes sociétés privées sous prétexte de justice sociale mais prioritairement dans le but d’éviter des effets de contagion inhérents au marché financier mondialisé dominé par le dollar. La faillite monumentale qui se profile dans le secteur immobilier (Evergrande) d’une ampleur comparable à celle de Lehman Brothers en 2008, est susceptible d’engendrer de graves problèmes sociaux et des réactions imprévisibles du pouvoir mettant en danger la sécurité et la paix.

La mondialisation a rendu irréversiblement interdépendants les acteurs dirigeants politiques, producteurs, consommateurs, investisseurs et financiers, dont la vulnérabilité des uns est capable, tel un château de cartes, d’entraîner la débâcle des autres. Les déséquilibres, enchâssés dans la fabrique même de la société (inégalités, injustices, dette, inflation, maladies, etc.) doivent interpeller tout individu et en priorité ceux à qui se sont vu confié la tâche de protéger leurs semblables. Quand, dans le passé, un tel faisceau de causes et d’effets contradictoires s’est manifesté, la seule issue a été une confrontation armée violente  dont les conséquences au cours des siècles n’ont été qu’en s’aggravant.

Aujourd’hui, il s’agit de savoir si ce n’est pas la survie de l’humanité entière qui est en cause et si le temps n’est pas venu de comprendre que la défense de nos valeurs sera toujours et sans exception conforme à notre intérêt collectif ! 

Bruxelles, le 19 septembre  2021